Chapitre 1
L'appel à la vie religieuse
De qui vient l'appel?
Les témoignages ne manquent pas dans l'Écriture montrant que Dieu appelle les hommes à travers l'histoire, à partir des événements de leur vie. Cet appel est toujours très personnel. Que de fois des jeunes étudiants ou des personnes en quête de spirituel disent: «Comment puis-je savoir si Dieu m'appelle? Comment connaître la volonté de Dieu?» De quelle façon concrète répondre à une manifestation si discrète?
L'appel vient de Dieu. Nous le proclamons partout. Trop souvent, cette manière de parler n'exprime pas aux gens de la rue ce qu'on veut dire. L'énoncer n'est pas clair. Ni la question, ni la réponse posée ne sont évidentes à première vue.
Si l'appel vient de Dieu, les jeunes n'ont-ils pas raison de s'étonner, puisque jamais Dieu n'est venu leur dire de façon certaine quelle est leur vocation? Aucun signe évident ne semble indiquer la voie. Dans l'Ancien Testament, Dieu parle à Moïse, à un peuple, à des prophètes, même à des rois, les incitant à une nouvelle manière de vivre, à la conversion. Dans la Sainte Écriture, il y a des visions, des anges, des messagers, il y a aussi des songes, des voix. Et aujourd'hui? Qui vient parler, donner un message, dire quelque chose à la jeunesse? Comment est-elle interpellé? Et nous continuons à répéter que Dieu les appelle.
Oui! Dieu appelle! Mais comment? C'est ce que nous allons voir dans une première étape.
Le caractère mystérieux de l'appel
Claude Geffré, en 1970, a bien exprimé ce qu'il faut entendre par «un Dieu qui nous parle»:
Aujourd'hui encore, Dieu ne parle qu'en paraboles aux hommes. Mais pourtant, si Dieu est le seul bonheur des hommes, pourquoi ne parle-t-il pas plus clairement? Pourquoi ne s'impose-t-il pas avec évidence à l'attention des hommes? Nous trouvons là une des lois les plus mystérieuses de la rencontre de Dieu et de l'homme. Le caractère voilé de la parole de Dieu qui nous scandalise est de fait une nécessité de son amour, l'exigence même du dialogue d'amitié qu'il veut nouer avec chacun de nous. Si la parole de Dieu n'était pas voilée, elle ne serait plus la parole de Dieu: ce serait une vérité parmi d'autres, une vérité dont on pourrait faire le tour, sans changer de vie, sans se convertir. Si la parole de Dieu s'imposait à nous avec évidence, elle ne respecterait plus notre liberté, elle ne susciterait plus une réponse d'amour. Or, la parole de Dieu est inséparablement une révélation et le don d'une personne qu'on ne peut accueillir que dans l'amour. Dieu est tout-puissant, mais il se cache parce qu'il met sa joie à être aimé librement par sa créature: il veut être préféré.
J'aime beaucoup ce commentaire. Il nous parle d'une préférence de l'amour et d'une rencontre avec une personne. C'est à travers les événements de la vie que l'homme découvre lentement les exigences de l'amour. Dans le dialogue de deux amoureux, il y a toujours des espaces inconnus. L'autre ne dit pas toujours ce qu'il est et ce qu'il ressent. Son univers intérieur demeure un mystère. Après de nombreuses années de relations intimes, les amoureux savent qu'il y a encore des coins secrets qu'ils n'ont pas découverts chez l'autre. Le jour où ils ne cherchent plus à découvrir ce petit coin secret qui fait l'originalité, il n'y a plus rien de neuf et de dynamique dans une relation amoureuse.
Dieu reste invisible et en retrait. Le premier appel reçu est intuitif et peut être une surprise. Il nous faut découvrir lentement les coins cachés où Dieu nous aime plus particulièrement, nous manifestant sa présence et son amour. La personne est sans cesse en renouvellement par la force créatrice de Dieu. Voilà un appel général qui est à la source de notre engagement comme chrétien. C'est un appel basé sur la foi en celui qui aime, et qui peut tout par amour pour nous. Mais surtout, il nous veut tout entier à lui. Celui qui choisit le mariage choisit un amour partagé. Celui qui opte pour la vie religieuse choisit l'amour exclusif. C'est l'amour de Dieu. L'intéressé qui veut découvrir sa vocation doit creuser à l'intérieur même de son cœur pour savoir s'il aime assez pour se donner exclusivement à la recherche de ce petit coin secret que Dieu lui réserve et qu'il voudrait découvrir. Cela ne se vérifie pas en une entrevue ou une conversation. Cela ne peut se vérifier que par une communication lente et profonde entre le demandeur et le formateur. De plus, rien n'est certain, puisque c'est Dieu qui s'offre, et seuls l'appelé et son Dieu sont en possession de ce mystère. Cela se constate par des signes ambigus qui se prêtent à des erreurs de jugement sur la personne.
Dieu appelle à travers les événements de la vie
Dieu appelle l'homme à travers les événements de la vie, comme il l'a fait dans le passé avec le peuple d'Israël. C'est par intuition que l'homme apprend lentement à donner un sens à son passé. La foi aide à découvrir le sens de l'existence. Cette intuition, unie à des événements marquants et éclairée par la foi, indique que tel ou tel appel est le sien. La vocation ne prend racine que lorsque cet appel plus ou moins précis répond à un désir. Ainsi, la volonté de Dieu se dessine et apparaît comme une évidence. Ce n'est qu'après avoir mis ce désir intuitif à exécution, qu'on se rend compte de l'appel reçu. C'est à ce moment-là qu'il devient une réalité concrète et qu'on est certain d'avoir bien choisi. Cette constatation prendra des années à se confirmer puisqu'elle réside toujours dans ce petit coin secret de la relation amoureuse entre Dieu et l'homme.
La vocation prend vraiment racine lorsque l'amour découvert devient plus pressant et plus conscient. L'appel reçu dans la foi surgit lorsqu'il coïncide avec un désir sensible. Là survient la détermination de se consacrer à Dieu sous une forme ou sous une autre.
En grandissant, les enfants qui vivent dans un milieu chrétien adoptent, de manière le plus souvent inconsciente et naturelle, les formes de la vie chrétienne. Ce n'est que plus tard qu'ils découvrent le contenu intérieur de ces formes... Vient un moment où l'enfant se met à réfléchir et à poser des questions; son intelligence s'éveille; la prière n'est plus seulement une sorte d'intimité avec la mère, elle devient progressivement une conversation avec Dieu'.. Mais il se peut que l'enfant à l'école ou ailleurs entende des propos qu'il ne comprend pas du tout et dont il apprend la signification en conversant avec sa mère. Alors, il part du contenu pour trouver accès à la forme4.
Le processus continue tout au long de l'éducation, fin vieillissant, on cherche à approfondir les choses. Alors la vie devient un chantier où l'on découvre à travers les désirs et les expériences ce qui donnera un sens à une relation croyante.
La base de nos choix
Adrienne von Speyr appelle cela les chemins du choix.
Quiconque examine en profondeur la question de la décision et cherche de tous côtés la juste décision sera effrayé par le nombre élevé de gens qui ne prennent pas de décision. Il constatera que beaucoup de gens vivent au gré des événements et livrent leur existence au hasard qu'ils doivent subir, ne laissant aucune place à une quelconque réflexion, à une rencontre entre la vie et le vivant; et, de ce fait, ils évitent tout acte libre et conscient d'acceptation de cette vie. Ils vivent leur vie dans une indifférence totale, ni séparés d'elle ni réellement unis à elle dans une libre réalisation de leur personne5.
Souvent, l'appel s'esquisse lorsqu'une personne sortant d'une léthargie se voit confrontée à des événements l'arrachant à son indifférence.
Les expériences vécues au jour le jour et accumulées dans la mémoire constituent graduellement un assortiment d'informations dans lequel nous allons puiser pour choisir notre carrière. Les émotions vécues marquent l'individu. Que ce soit comme médecin, avocat, juriste, charpentier, religieux ou prêtre, on a besoin de cette chaîne d'expériences pour arriver à faire un choix raisonnable. Ces expériences déterminent les goûts et les motivations. Remarquez le nombre de médecins dont les parents étaient médecins! C'est le vécu et les réalisations des parents qui influencent fréquemment les choix de carrière des enfants. C'est un processus d'imitation du modèle parental. De là l'importance pour les religieux de se rendre visibles auprès des enfants. Sinon, comment un enfant peut-il prendre modèle sur ce qui lui est inconnu? Sans la possibilité de voir un religieux ou un prêtre agir, comment désirer faire comme lui? On dit parfois que c'est l'«être» qui compte ou l'insertion au monde. Certains ajoutent qu'il faut qu'il n'y ait aucune différence entre les religieux et les séculiers. Cela est vrai dans certaines situations, mais c'est insuffisant pour susciter une vocation. Cet «être» doit être actualisé et visible. Il devient perceptible par des actes et des paroles significatives montrant une identité personnelle et communautaire. Ici, la discrétion ne suffit pas. On doit voir le religieux et la communauté à l'œuvre.
D'ores et déjà on voit l'importance du discours de l'Église sur la famille chrétienne. On se consacre à Dieu par émulation. Le récit de nombreuses vocations le prouve. La foi chrétienne des parents a influencé le désir des enfants de se donner à Dieu ou à une cause! Il y a d'autres voies pour conduire à la vocation religieuse. Mais il est certain que l'expérience religieuse vécue en famille ou avec son entourage conduit à faire certains choix. Cette émulation n'est pas suscitée seulement par le père ou la mère. Les nombreuses rencontres de modèles jouent aussi un rôle à tout âge.
L'expérience religieuse mêlée aux expériences concrètes de la vie conduit à revoir les événements passés et concourt à donner un sens à l'appel pressenti. L'avenir alors se construit sur la trame de ce qui a été gardé en mémoire. Si la mémoire s'avère négative, on ressentira mal ce qui a été vécu. Si la mémoire est positive, on percevra bien ce qui a été expérimenté. Une constatation s'impose: il vaut mieux construire sur le positif que sur le négatif.
Un autre exemple qui devrait être éloquent est celui de la violence. D'où vient la violence? Elle est engendrée par la violence! Plus on voit et plus on expérimente des situations de violence, plus on cherche à les reproduire. Les victimes de violence répètent les mêmes comportements qu'ils ont vus ou subis! Les enfants ou les adolescents mal aimés deviennent des adultes qui aiment mal. À travers tous ces événements, positifs ou négatifs, des désirs surgissent et la personne fait ses choix.
La naissance d'un désir
Nos attentes expriment nos désirs en suivant souvent la trame de nos aptitudes. Cela vient de l'éducation et de la vie passée. L'appel à la vie religieuse, au sacerdoce, est du domaine de l'intuition plus que de la raison. Il est difficile de raisonner avec quelqu'un le fait de s'engager purement et simplement. Ce n'est pas avec des raisonnements qu'on choisit de prononcer un vœu de chasteté. C'est une intuition, c'est une histoire d'amour, c'est le sens qu'on lui donne qui incitera à suivre cette voie. L'on choisit parce que cela nous plaît.
Dans beaucoup de nos choix qui demeurent profondément libres et comptent souvent parmi les plus importants intervient avant tout un attrait né d'attente et d'aptitudes naturelles. Si bien qu'à la demande: «pourquoi as-tu choisi telle profession, pourquoi as-tu épousé telle femme, pourquoi es-tu demeuré célibataire?», la réponse la plus vraie est celle qui se contente d'avouer sans façon: «cela me plaisait». Je veux être religieux, parce que ça me plaît6!
On n'est certain qu'à posteriori d'avoir fait les bons choix. Je suis entré dans une communauté de frères à 19-20 ans. Cela ne s'est pas révélé le bon choix. Je me suis retiré avec regret. Mon tempérament indépendant et contestataire d'alors ne s'accordait pas avec l'esprit d'obéissance de la communauté. Je suis entré chez les frères de la Charité avec le désir de soigner les malades. Mais je n'avais pas l'esprit de soumission demandé. C'est après coup que j'ai pu dire que j'avais fait le mauvais choix. Je n'avais pas effectué de temps de discernement avant le postulat et le noviciat, comme l'avaient fait mes confrères au juvénat. On considérait le juvénat comme une période de discernement. Le contexte le permettait. Pour mes compagnons, il y avait eu une longue période de maturation préalable. De longues années d'expériences vécues ensemble les avaient préparés dans l'élaboration d'un choix et dans l'apprentissage de la vie commune. Beaucoup d'entre eux, plus tard, ont réalisé que leur période de réflexion n'avait pas été suffisante et ils ont quitté. Avaient-ils eux aussi fait un mauvais choix? D'autres sont restés. Qui aurait pu le prédire? Tous les éléments permettant la mise en place des choses ne sont pas perceptibles immédiatement. On voit plus tard si l'intuition a été juste et si l'on est heureux.
Le temps de la considération
Une des difficultés consiste dans la décision à prendre. La majorité des gens hésitent à s'engager pour la vie. Déjà, dans les années 50, Adrienne von Speyr constate que certaines personnes butent devant une prise de décision. La difficulté de prendre un engagement a commencé dans la période de l'après-guerre où il était facile de trouver un emploi et où le confort matériel devenait accessible à la majorité. «Le temps de la considération est seulement quelque chose de provisoire qui doit aboutir à l'acte, à la décision7.»
La période de la considération pour un projet de vie est devenue très longue. Ce temps se prolonge aussi longtemps qu'un désir profond de stabilité n'est pas installé dans le cœur de la personne. Ceci est vrai pour tous les états de vie: le mariage comme la vie religieuse ou même la vie de célibataire. Les propositions sont nombreuses pour quelqu'un qui veut réussir sa vie. Considérer son avenir aujourd'hui suscite l'insécurité, mais c'est aussi une source de plaisir. Le plaisir de ne pas se décider et d'aller d'une porte à l'autre découvrant tout ce que la vie peut offrir de possibilités est fascinant. Il ne faut pas s'étonner et, surtout, ne pas s'alarmer. Cette constatation devrait changer nos mentalités et nos façons d'accompagner les personnes. C'est un défi pour les formateurs et pour les communautés, mais c'est d'abord une joie de pouvoir cheminer avec des personnes qui sont des sujets de la grâce de Dieu. Cette grâce qui transforme l'intérieur, nous sommes invités à la découvrir en chacun de nos frères.
Comment découvrir l'appel à travers ses aspirations?
L'homme, nous l'avons vu, doit passer par l'étape de la considération pour enfin faire des choix. Le formateur ou l'accompagnateur des vocations doit aider la personne à découvrir l'option fondamentale de sa vie et ses goûts sans pour autant faire une enquête sur le pour et le con-Ire d'une demande. L'accompagnateur peut aider à découvrir les motivations profondes orientant la vie présente. Ce ne sont pas les connaissances religieuses comme telles qui déterminent la valeur d'un appel. C'est plutôt l'orientation de fond. Comment découvrir cette potentialité qui parfois sommeille au fond du cœur? Elle n'a peut-être pas encore pris son élan. On cherche le lieu où le désir pourra s'épanouir et rendre heureux dans la vie. La recherche du bonheur est essentielle pour le chrétien. Ce bonheur, il le trouvera sûrement dans un mouvement de conversion personnelle. Mais ce mouvement de conversion ne peut s'enclencher que si la personne cherche dans la foi ses aspirations. La vocation fait sur-l'acc lorsque le mouvement intérieur conduit à se poser les bonnes questions face au sens qu'on veut donner à sa vie.
Le choix ne deviendra clair qu'au moment de la prise de conscience de ce désir caractéristique. Ce désir, il faut le découvrir à travers d'autres attraits qui sont plus ou moins évidents et qui sont plus ou moins conscients. ( 'es signes peuvent alors permettre de déceler le vouloir de chacun. Ce vouloir n'est vraiment pressenti que par la personne elle-même, et l'accompagnateur doit laisser l’Esprit Saint faire son travail.
Rares sont les vocations qui naissent d'un pur raisonnement. Il y en a. Mais elles font exception. Ce qui at-lirc d'abord, c'est la beauté et l'attrait des choses. La vocation à la vie religieuse ne peut naître que du plaisir bien particulier de suivre le Christ par le truchement d'une vie institutionnelle. Le religieux choisit d'actualiser son baptême en radicalisant «le moyen évangélique». Il faudra donc, à travers les aspirations de chacun, découvrir ce désir fondamental qui amène l'homme à prendre un moyen qui plaît pour arriver à son but et lui donner un sens.
Le désir de rencontrer Dieu et de partir, une spiritualité de l'Exode
L'aspiration à rencontrer Dieu et à partir est le premier signe qu'il faut déceler chez quelqu'un. Ce besoin est souvent peu reconnaissable dans les premiers balbutiements d'une vocation. Les motivations n'ont pas encore été purifiées par le fer de l'épreuve. La volonté de partir est souvent l'aptitude fondamentale pour enclencher un premier cheminement vers Dieu. Nous avons la tâche heureuse d'amener les hommes à accepter de se désinstaller pour poursuivre leur propre exode. Dieu appelle à ce départ. Pour devenir religieux, il faut vouloir partir. Le rôle de l'accompagnateur est de soutenir la démarche.
Le Seigneur dit à Abraham: Pars de ton pays, de ta famille et de la maison de ton père vers le pays que je te ferai voir. Je ferai de toi une grande nation et je te bénirai8.
Il faut accepter d'aller vers un pays inconnu. Il est à l'origine de la grande maison d'Abraham et, dans la tradition juive et chrétienne, Abraham devient le Père des croyants. C'est autour de lui que se constitue l'unité de l'humanité après le grand épisode de la tour de Babel, où nous constatons la brisure entre les humains.
Le religieux, comme Abraham, est appelé à poser un geste de foi en quittant un pays pour un autre. Ce détachement est exigeant; il suppose une espérance sans borne en Celui qui l'appelle. Quittant quelque chose: ses biens, ses parents, ses amis, le religieux s'attache à Celui qui donnera une postérité à ceux qui seront témoins de la foi. Comme Moïse, il faut tout quitter pour rencontrer Dieu.
«Vouloir quitter», «changer de lieu» pour entrer dans un autre «pays», un autre environnement pour accueillir la «promesse» est une inclination importante. En ce nouveau lieu, on découvrira quelque chose de différent, la réalisation de son envoi, de son appel, de son destin, et sans que cela paraisse confirmé. Il y a donc un inconnu dans le départ de quelqu'un. On part sans trop savoir. Partir, c'est courir un risque. Peut-on découvrir chez la personne qui postule pour la vie religieuse le courage d'oser? Sommes-nous capables de suivre quelqu'un sur ce chemin difficile? Le goût du risque ne garantit pas le succès du voyage, mais montre la détermination d'arriver à bon port.
Pour le mariage, il faut quitter père, mère, la sécurité du lieu familial. Il faut partir, il faut «quitter» pour trouver le véritable amour et vivre la relation intime du couple. Il y a une part d'inconnu. Le religieux vit la même inquiétude. Il faut laisser quelque chose de côté pour trouver l'amour de charité qui conduit vers Dieu.
Pour vivre une relation d'amour et une communion, il faut renoncer à certaines choses ou à certaines personnes. Cela se joue surtout sur le plan affectif. «Aussi l'homme laisse-t-il son père et sa mère pour s'attacher à sa femme, et ils deviennent une seule chair (Gn 2, 24).» Pour vivre une certaine communion, il faut laisser ce qui nous est cher et ce qui pourrait nous retenir10.
C'est une question de préférence: «Si quelqu'un vient à moi sans me préférer à son père, sa mère, sa femme, ses enfants, ses frères, ses sœurs, et même à sa propre vie, il ne peut être mon disciple. Celui qui ne porte pas sa croix et ne marche pas à ma suite ne peut pas être mon disciple (Lc 14,25-26).
Quand quelqu'un vient s'enquérir de notre vie, il n'est pas parvenu «au énième échelon» de la vie mystique. La suite du Christ n'est peut-être pas une représentation explicitement harmonisée pour le candidat. Il ne connaît peut-être pas encore les distinctions particulières du langage religieux. La demande peut présenter des ambiguïtés. Il faut laisser faire le temps12. Il y a une pédagogie divine qu'il n'est pas toujours possible de déceler facilement. Il faut découvrir où la personne en est dans sa recherche de Dieu. Comment s'exprime-t-elle? Quels signes indiquent qu'elle cherche Dieu, même si ce n'est pas en profondeur? Est-ce qu'il y a une curiosité par rapport à la transcendance, à l'inconnu? La personne réalise-t-elle qu'il peut y avoir des choses difficiles à saisir intuitivement? Ce quelque chose échappe, mais on le désire. On trouvera peut-être difficile d'entrer dans ce langage. On n'est peut-être pas en mesure d'interpréter les signes de manière juste. Mais on peut amener quelqu'un à faire quelques pas. Parfois, on a des difficultés à cheminer avec les gens parce qu'on est impatient qu'ils entrent au noviciat. Alors on brûle les étapes, on brûle les gens.
La vie religieuse est une expérience d'exode dont on ne connaît pas toujours les enjeux. Le religieux, quittant sa famille, ses biens, laissant de côté toute la richesse de son savoir-faire, part de son pays pour aller vers un autre qui est celui de la communauté, celui de l'engagement. On mentionne souvent les difficultés qu'ont certaines personnes de s'engager aujourd'hui. Or Dieu exige un départ. Pour découvrir la profondeur du projet divin, il faut partir. Si on ne part pas, on ne le rencontrera pas. Tout le mystère de la vie religieuse se situe au point de rencontre entre le départ et l'acte d'engagement presque aveugle vers un avenir. C'est une brisure avec son passé.
Lorsque le Seigneur annonce la libération d'Israël à Moïse, c'est une libération pour un service qu'il lui annonce. Moïse se sent bien pauvre pour accomplir cette mission: «Qui suis-je pour aller vers Pharaon et faire sortir d'Egypte les fils d'Israël?» Mais le signe marquant de la mission de Moïse, ce sera le but de cet
Exode: «Et voici le signe que c'est moi qui t'ai envoyé: quand tu auras fait sortir le peuple d'Egypte, vous servirez Dieu sur cette montagne13.» La portée du choix de Moïse vient donc après l'Exode. Il ne faut pas absolutiser les signes immédiats de vocation. Ce n'est que plus tard qu'on saura, sous la mouvance de l'Esprit Saint, si on a accompli la volonté de Dieu. Le service de Dieu exige un certain aveuglement. Nous voulons trop souvent que la démarche de vocation se fasse dans une lucidité parfaite. Là n'est pas le chemin de Dieu. Contrôler les clefs de l'avenir en connaissant bien les enjeux et la personne est illusoire. On croît ainsi éviter toutes les situations difficiles qui pourraient surgir par après. C'est une méprise. «L'après» se situe dans le mystère de Dieu, et c'est dans sa divine Providence que lentement se développe la réalisation de l'Appel qui vient de lui.
C'est difficile pour les jeunes de s'engager, nous l'avons dit. Même le mariage est pour eux un engagement difficile à prendre. Quand on aime un conjoint, il faut partir avec elle ou avec lui. Quand on aime Dieu, il faut aussi partir avec lui et l'on prend un risque. Il faut avancer vers l'époux et pour les religieux, Dieu est l'époux. Sans cette volonté de départ, on ne comprendra pas le mystère de la vie religieuse. Les gens partent à 26, 27, 28 ans de nos jours. Avant cet âge, on reste attaché à «Papa», «Maman», «Maman et la soupe qu'elle a mitonnée», «Papa et son compte en banque». Aujourd'hui, on se marie entre 25 et 35 ans. À Bordeaux, au moment où j'écris ces lignes, il y a, en 1997-98, trois frères étudiants de 31 ans. On a peur des vocations tardives. On dit souvent: «Ça ne marchera pas, les vocations tardives!» Une culture, un langage, une manière de penser différente nous apparaissent comme des obstacles et engendrent des peurs chez les formateurs. Les vocations à tout âge peuvent s'adapter, avec la grâce de Dieu et la charité des frères. Moi-même, j'ai beaucoup douté de ma capacité à survivre à cet exode. Mais la miséricorde de Dieu et de la communauté peut faire des miracles.
Dans ces dernières années, malgré certains échecs, plusieurs personnes d'un certain âge ont persévéré dans la vie religieuse. On passe régulièrement en revue des statistiques sur le nombre de personnes de 35 ans et plus qui abandonnent. Trop souvent, on ne signale pas le nombre de religieux plus jeunes ayant quitté.
Moïse guidait des personnes en marche. Les aspirants sont des gens qui cherchent le bonheur dans l'expérience «exodique» de leur vie. Ils voudraient bien aller vers leur parenté, retourner d'où ils viennent (Hobab). Il en va de même pour l'Église d'aujourd'hui. La vocation est donnée à un peuple en exode. L'Église a besoin de ces gens qui passent par toutes sortes de crises comme le peuple juif en a connues à l'époque. Entrer dans la terre promise est un long périple et demande de partir constamment d'un lieu à un autre pour arriver à Canaan.
Que de juifs ont voulu regagner leur pays dans l'histoire! C'était pour certains d'entre eux l'appel pressant de la race.
Nous avons souvent le goût de repartir, de tourner la tête. La nostalgie du passé nous entraîne. Dans la vocation religieuse, il y a un peu de cette illusion de conquérir facilement un royaume où nous trouverons le Dieu de nos Pères et où nous serons heureux. Ce Royaume est en avant de nous, il n'est pas en arrière. Notre vocation est toujours menacée par la perspective de reculer. Nous aimerions trouver un chemin plus facile. Mais devenir religieux, c'est se donner les moyens d'aller de l'avant, laissant son confort, sa maison, répondant à l'appel lancé par les événements. Les apôtres ont compris cela assez rapidement après la mort de Jésus. Ils sont en marche. Ils ont des rêves et se sentent poussés par des appels multiples. Les événements les stimulent toujours plus sur le chemin de leur foi. Ils avancent malgré la peur.
L'ange du Seigneur s'adressa à Philippe: «Tu vas te rendre vers le Midi, lui dit-il, sur la route qui descend de Jérusalem à Gaza; elle est déserte.» Et Philippe partit aussitôt... L'Esprit dit à Philippe: «Avance et rejoins ce char.» Philippe y courut. Il y rencontra un eunuque qu'il baptisa et puis Philippe «se retrouva à Azot et de là, annonçant au passage la Bonne Nouvelle dans toutes les villes, il se rendit à Césarée»14.
La vocation de Paul est semblable. Il est frappé, tombe de son cheval, puis doit partir rencontrer quelqu'un qui discernera avec lui sa vocation: «Mais relève-toi, entre dans la ville, et l'on te dira ce que tu dois faire15.» Quelqu'un l'aidera à voir plus clair dans sa vocation. Il cherche la lumière et il sera illuminé.
En conclusion, nous avons vu que l'appel est un choix sur un chemin où les circonstances et des médiateurs nous éclairent sur la voie à suivre. Mais cela suppose un désir de discerner avec considération. Le désir est-il là? Sans cette volonté d'écouter les événements, il est difficile de réaliser quelque vocation. Nous devons entrer à l'intérieur de nous-mêmes, chercher cette option fondamentale qui nous stimule et qui n'est pas toujours claire. L'Esprit de Dieu, à travers la vie, nous apprend à discerner. Il se sert des autres pour nous amener à voir plus clair.
Favorisons la période de considération qui conduit à un choix courageux. Il faut passer d'une mentalité d'inspecteur ou d'enquêteur à une mentalité d'apôtre. Il s'agit d'aider les gens à découvrir la volonté de Dieu sur eux. Qu'importe le temps nécessaire!
Une telle recherche est confrontée au mal et au découragement. Doit intervenir alors une prise de conscience de sa faiblesse. La conversion commence par là. Pour une réussite dans ce combat, la prière et l'accueil de la grâce aident l'appelé. La vocation devient alors la manière dont on vainc le mal. C'est ainsi qu'on marche sur la route du bonheur.
Il y a plusieurs voies possibles pour vivre l'Évangile. Quelle est la voie la meilleure pour l'aspirant?
Chapitre 2
Qu'est-ce que discerner?
Discerner, c'est découvrir à partir de certains éléments pertinents de manière à juger et à prendre une décision. Le dictionnaire Robert dit: le discernement est l'action de séparer, de mettre à part; séparation ou distinction. On parle de «discerner la vérité». Si on manque de discernement, on dira que l'on manque de bon sens. Dans le discernement, il y a de la circonspection et de la prudence.
N'y a-t-il pas une ambiguïté de langage qui frustre les candidats à la vie religieuse? Par le discernement, on laisse entendre l'action de découvrir une vocation et nous soulignons les écueils et les difficultés. Le but de ce discernement, dit-on, est de découvrir l'appel de Dieu. On veut donner une certaine assurance à notre jugement, à notre authentification de l'appel. On n'hésite pas à évoquer le fait de vouloir aider la personne et de vouloir son bien. On veut l'amener à cerner à découvrir sa voie.
Parfois, de manière plus ou moins consciente, on cherche surtout soi-même si la personne a vraiment une vocation à la vie religieuse.
Tout en mettant l'accent sur le fait que c'est la personne qui doit décider et découvrir sa vocation, ne faut-il pas aussi remarquer que, malgré cette bonne volonté de notre part, nous cherchons à protéger la communauté des candidats indésirables? Ainsi, le scepticisme sur la vocation des nouveaux venus relève-t-il plus de l'enquête que de l'accompagnement pastoral?
Qui doit discerner?
La pratique du discernement en vue de déterminer si le candidat a les aptitudes voulues est chose nécessaire. Mais la préparation d'un candidat à la vie religieuse devrait être la première préoccupation. Il y a trop souvent une ambiguïté dans notre manière de faire. D'une part, nous souhaitons que l'aspirant découvre sa vocation. Dans les faits, nous cherchons, plus souvent qu'autrement, à nous prémunir contre les candidats trouble-fête. Nous voulons éviter les échecs et nous garantir contre des départs. Nous vivons les départs plutôt mal et comme des insuccès malgré un discours rassurant. «La formation est une période pour discerner. C'est fait pour essayer», dit-on. Nous ne cherchons pas assez à comprendre le vécu.
Pourquoi une personne a-t-elle quitté? Parfois nous allons jusqu'à chercher des boucs émissaires. Il doit certainement y avoir un responsable de la situation: la personne elle-même n'a pas su discerner l'appel, les formateurs n'ont pas été à la hauteur de la tâche ou n'ont pas vu clair, la communauté a échoué, ou le système de formation est défaillant. On invoquera le passé familial difficile d'un candidat. Un peu d'humilité pourrait conduire à moins chercher les défaillances du système ou les erreurs des personnes et à écouter ce que nous dit la vie. La première personne responsable du discernement est le candidat. Les signes ne lui donnent aucune garantie de réussite. Car découvrir sa vocation ne signifie pas pour autant que nous allons la réaliser avec succès. La découverte des signes incite l'aspirant à se situer face à sa propre vie spirituelle et humaine. En tant que premier acteur dans ce discernement, l'aspirant doit trouver sa place. Il y a eu ces dernières années des expériences très intéressan-Ics sur la manière de discerner. Je pense à la méthode de discernement des Jésuites. Si ancienne soit-elle, ne de-mcure-t-elle pas une méthode de discernement efficace? I ,es étapes de cette méthode conduisent à un éclairage et ;ï une mise en cause de sa foi. Elles conduisent à engager l'acte de volonté vers une décision. Plus souple peut-être, et dans un processus préparatoire de plus longue durée, «l'école de l'Évangile» en France se veut un lieu de vraie préparation à une vocation religieuse, sacerdotale, de consacré ou de laïc. Ces méthodes sont certainement des moyens très utiles. Tout se joue dans la qualité d'accompagnement. L'appel de Dieu s'adresse à quelqu'un. Il faut inviter à la «considération», sans chercher à décider pour l'individu, sans vouloir protéger l'institution de candidats douteux, ou ce qui serait pire, sans chercher uniquement ù attirer les meilleurs candidats. Si Dieu appelle, c'est avec l'aide de l'Esprit Saint que chacun doit travailler.
Choisir à partir des désirs et des motivations
Que devrait-on examiner pour déterminer l'appel? En théologie morale, on parle de «l'option fondamentale». Le désir d'être religieux est quelque chose d'assez vague. Pourquoi avons-nous une attirance vers tel état de vie? En scrutant les désirs, nous entrons dans un monde où tout peut être confus, mais où se joue l'avenir. C'est à partir des rêves et des idéaux que se forge la volonté d'investir dans un avenir. Il faut donc aller chercher au-dedans de soi pour découvrir les vrais motifs, parfois inconscients. Ceux qui vont permettre de tenir jusqu'au bout, dans une réalité quotidienne pas toujours facile. En procédant à la découverte de soi, on peut alors faire un choix judicieux. L'Esprit Saint fait son œuvre! «Découvrir sa vocation, c'est découvrir ce que l'on est fait pour devenir.»
Le désir de rencontrer Dieu, un Dieu qui donne un sens à ma vie
Quels sont les éléments indiquant qu'on reconnaît un vrai désir de Dieu? Une soif de transcendance, une recherche de l'ineffable, de quelque chose qu'on a de la difficulté à cerner, mais qui est là, qui échappe et qui est cependant désiré avec ardeur: voilà sans aucun doute quelques-uns des premiers signes annonciateurs de vocation.
La vocation du religieux est prophétique, apportant au monde le témoignage d'une vie heureuse et pleine de sens.
Je crois en effet que la vie religieuse est appelée à être prophétique, mais pas comme solution à notre crise d'identité! J'aimerais plutôt partir d'ailleurs, à savoir, de la crise du sens que traverse la société occidentale. Je crois que la vie religieuse est plus importante qu'avant à cause de la manière dont nous sommes appelés à affronter la crise du sens de nos contemporains. Notre vie doit être une réponse à la question: la vie humaine, quel sens aujourd'hui? Peut-être cela a-t-il toujours été le témoignage essentiel de la vie religieuse17.
Nous avons intérêt à accueillir des gens qui cherchent un sens à leur vie. Car là, pour une bonne part, se situe l'attrait pour la vie religieuse. Les religieux doivent répondre à cette demande de l'homme d'aujourd'hui. Pouvons-nous lui offrir quelque chose? Cela exige de la part des religieux beaucoup de patience et de compréhension. Aussi, chaque religieux ne doit pas se considérer comme arrivé au but. Il doit accepter de courir avec celui dont le pas de course est plus lent, celui du débutant.
Oui, libre à l'égard de tous, je me suis fait l'esclave de tous, pour en gagner le plus grand nombre. J'ai été avec les Juifs comme un Juif, pour gagner les Juifs, avec ceux qui sont assujettis à la loi, comme si je l'étais, — alors que moi-même je ne le suis pas —, pour gagner ceux qui sont assujettis à la loi; avec ceux qui sont sans loi, comme si j'étais sans loi, — alors que je ne suis pas sans loi de Dieu, puisque Christ est ma loi, pour gagner ceux qui sont sans loi. J'ai partagé la faiblesse des faibles, pour gagner les faibles. Je me suis fait tout à tous pour en sauver sûrement quelques-uns. Et tout cela, je le fais à cause de l'Évangile, afin d'y avoir part18.
Sommes-nous prêts à nous faire tout à tous? À ralentir notre pas pour prendre avec nous dans l'épreuve ceux qui courent plus lentement? Paul continue en invitant à courir comme les athlètes qui angoissent d'arriver au but. «Tous les athlètes s'imposent une ascèse rigoureuse; eux, c'est pour une couronne périssable, nous, pour une couronne impérissable. Moi donc, je cours ainsi: je ne vais pas à l'aveuglette; et je boxe ainsi: je ne frappe pas dans le vide. Mais je traite durement mon corps et le tiens assujetti, de peur qu'après avoir proclamé le message aux autres, je ne sois moi-même éliminé19.»
Dans la communauté, on doit trouver des frères et des sœurs en recherche. Le Christ est à l'œuvre en eux et cela se voit car Dieu se donne. On doit y sentir sa présence constante dans les activités quotidiennes. La ferveur de cette recherche encourage l'arrivant vers de nouveaux sommets. Il fera l'expérience de l'ultime rencontre avec le Christ. Il quitte tout pour un monde nouveau, celui de la communauté, celui de «l'engagement», celui de la mission, celui de l'inconnu.
On entend souvent dire que les jeunes ont de la difficulté à s'engager. L'engagement exige un détachement. Il y a une grâce d'aveuglement qui fait disparaître la peur. Celui ou celle qui se marie doit aussi quitter ses parents, son environnement. S'engager dans une relation est risqué. Mais l'amour vainc la peur. Le couple crée son propre environnement et construit sa nouvelle vie. Il ne connaît pas l'avenir. On veut bâtir ensemble une famille et un projet à cause de l'amour. C'est ce mouvement vers un devenir qui donne sens à l'engagement du couple. La recherche de Dieu, la mission, le charisme de la communauté, la vie commune, la prière sont également des moyens qui donnent un sens à l'engagement du religieux. C'est en cela que les éléments constitutifs de la vie religieuse sont séduisants.
Le religieux s'engage sans lien affectif exclusif si ce n'est l'amour de Dieu et du prochain. Il doit quitter des habitudes de vie et entrer dans un univers où il n'aura plus la maîtrise des événements, de l'environnement, des personnes qui vivront avec lui, du travail qu'il accomplira. Il y aura toujours des frères qui quitteront la communauté soit par choix, soit par décès. Il y aura toujours de nouveaux arrivants, par vocation ou par assignation. Certains ne feront que passer. Il faudra s'habituer à eux, s'ajuster, et cela ne surviendra pas toujours au moment opportun. Même la stabilité monastique ne met pas à l'épreuve de changements. Le religieux est une personne en mouvement vers un futur incertain. Sa seule certitude est celle de la foi. Les jeunes et les moins jeunes viennent d'une nouvelle culture souvent étrangère aux générations plus âgées.
De cette quête de sens surgiront certaines questions pour découvrir graduellement ce qui motive le choix. Nous l'avons déjà dit: un signe sérieux de l'appel est le désir de «quitter», de changer de lieu, pour trouver un autre «pays», un autre environnement en saisissant la «promesse». C'est cette espérance qui légitime ce départ. On cherche l'espace à l'intérieur duquel on trouvera quelque chose de différent, là où se réalisera l'envoi, le destin, où l'on trouvera le vrai bonheur.
On a peur des vocations tardives. Si quelqu'un est vraiment en quête de sens et veut se donner à Dieu, il n'y a pas de crainte. La personne fera les efforts nécessaires pour arriver à son but et réalisera son désir, parfois au prix de grands sacrifices. Cela suppose toutefois que nous lui donnions sa chance. Il n'y a pas d'âge pour accueillir la grâce. À tout âge l'homme cherche à réorienter sa vie. C'est une particularité de notre époque. Il faut faire confiance.
Le désir de vivre en groupe
Un jour, quelqu'un m'a posé la question: «Quelles sont les valeurs dans le monde d'aujourd'hui qui peuvent aider la vie religieuse à grandir?» L'une de ces valeurs de mieux connaître les recherches actuelles sur leur culture et leur quête de sens. Certains traits en émergent, (ils sont) à prendre en compte: le sens de la précarité des relations, du travail, et des espoirs; la sensibilité à l'expressivité plus qu'aux tâches; l'ignorance de la tradition chrétienne; l'intérêt pour les traditions religieuses anciennes; etc. Il semble bien que les mouvements et réseaux spirituels ont plus de chance de les toucher que les paroisses comme telles.» est celle d'une vie fraternelle. Les jeunes désirent la fraternité. Ils sont édifiés par elle, rejoints par elle. Si votre communauté est une communauté où les membres ne se parlent pas, ils ne voudront pas y vivre. Vivre en groupe suppose une adaptation pour eux, car ils n'y sont pas habitués. Et le désir de vie en commun aujourd'hui est souvent compromis par le milieu social ou familial d'origine. Pour que le groupe attire, il doit être à la hauteur de ce qu'il veut signifier.
Une des manières d'essayer de répondre à cette question dans la vie religieuse, c'est de vivre en communauté. Trouver son identité dans cette communauté, en frère, en sœur, c'est vivre une autre image du moi, une autre façon d'être humain. Elle incarne une contre-histoire à celle du héros moderne. Dans les débuts, on appelait une communauté dominicaine une sacra praedicatio, une «Sainte Prédication». Vivre ensemble en frères, «avec un seul cœur et un seul esprit» était une prédication, avant même que quiconque ait prononcé une seule parole. Probablement les jeunes sont davantage amenés à la vie religieuse par la recherche de communauté que par nulle autre raison. Selon l'Exhortation apostolique post-synodale sur la vie religieuse, nous sommes un signe de communion pour l'Église entière, un témoignage de la vie de la Trinité21.
Souvent, j'entends des religieux nous dire: «ce qui compte c'est le désir d'être missionnaire, d'être apôtre; ce désir doit motiver l'entrée dans la vie religieuse». Sur le plan de l'idéal apostolique que Jésus propose, il n'y a pas de doute que le désir d'être un apôtre est un heureux signe de vocation. Mais, chez les gens de notre époque, ce désir peut très bien se réaliser dans d'autres types de vie. Nous sommes au temps où la société et l'Église offrent de multiples manières de réaliser une mission personnelle auprès des autres sans qu'il soit nécessaire de devenir religieux. Il y a donc, comme le dit Timothy Radcliffe, autre chose qui motive la suite du Christ. Il y a la communauté. On cherche à vivre avec d'autres une situation de solidarité chrétienne, dans et avec le Christ. La communauté invite à l'action apostolique. La mission n'est plus seulement un acte personnel. Elle est l'œuvre du Christ partagée entre des personnes qui se soutiennent les unes les autres, vouant toute leur vie à un charisme particulier assumé ensemble.
Les jeunes sont très individualistes, comme leurs aînés d'ailleurs. Mais ils ressentent intuitivement le malaise d'être seuls. Ils ont donc besoin des autres. C'est pourquoi on voit des bandes de jeunes qui s'associent pour toutes sortes de raisons, souvent mal orientées il est vrai. Un regroupement leur procure un sentiment d'appartenance.
Je pense que le mot «affectif» est un mot piégé. On soupçonne que tout le monde aujourd'hui a des problèmes avec leur vie affective. Les jeunes ont évolué souvent seuls ou en petite famille. Ce n'est pas évident de vivre avec d'autres. Le temps des familles nombreuses est révolu et donc s'est perdu l'apprentissage, si important, de la relation. Chez moi, nous étions deux garçons. C'est le pensionnat qui nous a formés à vivre en groupe. Peu de gens des nouvelles générations ont fait cette expérience. On oublie trop souvent que l'affectivité est un phénomène évolutif. Les âges de la vie ne se ressemblent pas. Souvent, le problème n'est pas l'affectivité mais l'ajustement à un nouvel environnement et l'apprentissage de l'altérité. Certes, certains aspects de l'expérience passée d'un candidat peuvent présenter quelques problèmes pour vivre en groupe. Nous devons alors préparer la personne, par des moyens précis et adaptés, la rendant capable de vivre la vie communautaire sans trop de difficultés. Un ancien Maître de l'Ordre dominicain, le frère Damian Byrne, suggérait dans ses visites canoniques qu'une manière efficace de préparer au noviciat serait de placer les jeunes dans une communauté avec deux ou trois frères leur apprenant à vivre en groupe. Ensuite, commencerait le noviciat. Misons-nous assez sur la préformation?
Le désir de vivre en groupe est une valeur. Comme aumônier d'étudiants, j'ai été à même de constater ce besoin de fraternité chez les jeunes. L'Église doit répondre à cette attente. Sera-t-elle capable de les regrouper sur des chemins signifiants? En France, il existe une tradition qui aide les jeunes à se retrouver en Église. C'est celle de la marche, de la route ou du pèlerinage. L'Église de France a quelque chose à dire au monde avec cette spiritualité du pèlerinage et de la route.
Le désir de vivre ensemble n'indique pas qu'on possède les aptitudes à le faire. Autres que les amitiés d'enfance qui sont plus ou moins durables, c'est l'école qui donne le ton à la socialisation. La famille plus restreinte ne donne pas toujours l'occasion d'apprendre à vivre le coude à coude quotidien. L'absence des parents fait que l'enfant passe pas mal de temps avec d'autres interlocuteurs. L'école socialise l'enfant autant que la famille.
L'école est un lieu de découvertes parfois ambiguës. L'enfant ne sait pas toujours que la précarité de ses amitiés scolaires risque de décevoir son besoin d'appartenir à un groupe social. Mais son intégration au groupe le sécurise, forgeant son identité. Si dans son passé il a manqué de vie de famille ou de vie de groupe, il faudra qu'il trouve dans une communauté un lieu où assouvir son besoin d'appartenance et d'identité. La communauté devra lui donner la chance d'étancher cette soif. Ceci se fera avec des progressions et des reculs. Les difficultés ne manqueront pas. Lentement, l'individu pourra développer son sens de la communauté et son désir de vivre avec d'autres de manière positive.
Cette aspiration de fraternité est souvent déçue à cause du manque de qualité du milieu social. L'individualisme risque alors de prendre racine en dépit des autres valeurs que le jeune acquiert durant son adolescence. La personne qui a évolué seule toute sa vie n'est pas immédiatement apte à la vie de groupe. Encore une fois, qu'importe le temps! La qualité de la vie communautaire exige du temps pour que le goût de la vie fraternelle s'affermisse. Pour certains qui ont une tendance individualiste, cette évolution peut venir sur le tard. Les aptitudes à la vie commune relèvent de l'adaptation et de l'expérience.
On pourrait peut-être dire que dans la vie religieuse, nous vivons en miroir l'image de la crise du moi moderne. L'individu moderne aspire à une autonomie, une liberté, un détachement qui sont intenables, parce qu'on ne peut pas être humain tout seul. Nous avons besoin d'appartenir à des communautés pour être humains, quoi que nous en pensions. Mais nous, religieux, vivons le reflet de ce drame. Nous entrons dans la vie religieuse en aspirant à la communauté, désirant véritablement être frères et sœurs les uns des autres, mais nous sommes quand même des produits de l'ère moderne, marqués par son individualisme, sa peur de l'engagement, sa soif d'indépendance. La plupart d'entre nous sont nés dans des familles de 1,5 enfant et c'est dur de vivre avec la foule. Aussi l'individu moderne et le religieux sont-ils deux aspects d'une même tension. L'individu moderne rêve d'une impossible autonomie, et nous, religieux, aspirons à une communauté qui est dure à supporter22.
Nous chercherons donc à découvrir les motivations de la personne plutôt que sa capacité à vivre la vie communautaire. Ensuite, à nous d'aider au développement d'aptitudes nécessaires pour une vie communautaire. Encore faudra-t-il permettre un long cheminement et surtout un environnement qui favorise cette adaptation. Ici, le noviciat peut être un temps difficile d'expérimentation. Il ne faudrait pas tenter de tout faire au noviciat dans ce domaine. Un postulat préparatoire et un après-noviciat sont nécessaires pour les apprentissages qui s'imposent. Il ne faut pas prévoir le même parcours pour tous. Nous manquons de créativité dans ce domaine et cherchons trop souvent à faire cheminer toutes les personnes au même rythme. Des communautés trop petites peuvent rarement préparer à cette vie commune. Les communautés doivent être composées du minimum vital de membres pour que les relations ne soient pas trop tendues. Aussi, il faudra veiller à ce que les absences fréquentes n'engendrent pas un sentiment de solitude pour les personnes en formation.
Le désir d'un changement de vie, la conversion
Vouloir vivre autrement devrait être un indice important pour quelqu'un qui sent l'appel à la vie religieuse. Il faut vouloir se convertir. Changer de vie ne doit pas être une fuite, mais une réalisation de soi. Une des difficultés pour la détermination du choix est un attrait sensible que les personnes ressentent à la vue de la vie religieuse, mais qui ne correspond pas toujours à ce qui se vit en réalité. Le goût du symbole, l'attirance pour l'un ou l'autre style de vie permet de pousser l'individu à venir voir, à faire l'expérience de la vie religieuse. Toutefois, la motivation la plus pure est celle de la conversion à l'Évangile. Pour certains, ce sera le désir d'un engagement missionnaire ou apostolique. Pour d'autres, un souci de travailler à promouvoir une plus grande justice. Certains voudront se dévouer auprès des pauvres. Dans un cas comme dans l'autre, un simple désir d'action ne pourrait justifier une vocation. La personne doit vouloir changer de vie et se convertir à l'Évangile. La mission sera un moyen parmi d'autres d'arriver à cette conversion en profondeur.
Or on centre beaucoup la formation sur la mission aujourd'hui. Pour la vie monastique, les choses sont plus simples et plus claires. Lorsqu'un candidat s'adresse à un monastère, il souhaite déjà un changement de vie.
Le souci du formateur est de faire émerger ce mouvement de conversion. Est-ce que le désir de poursuivre une carrière prime sur la volonté de changer de vie? On est un peu étonné de voir un frère revenir à ce qu'il a laissé. Le désir fondamental de la conversion personnelle a peut-être perdu de sa vivacité. L'ardeur des premiers moments se transforme souvent en un retour au statu quo. L'effort de conversion peut devenir pénible et seule la grâce mène à la persévérance. La stabilité des religieux est toujours mise à l'épreuve par la tentation de retourner à la liberté, à l'individualisme, au libre-arbitre, à l'exercice de la volonté propre. Un confrère nous disait: «Ce n'est pas tellement les raisons qui motivent notre entrée qui comptent, mais plutôt les raisons qui motivent notre persévérance.» Un des rôles de l'accompagnateur est d'apprendre à ceux qui lui sont confiés le courage de la persévérance et la constance.
Avec le style de vie que les gens mènent aujourd'hui, parler de «qualité de vie» me semble pertinent. L'écologie est une valeur pour notre époque! Les jeunes peuvent être sensibilisés aux problèmes de nourriture, de chauffage, du partage des biens, de l'entretien de la maison. Je dis souvent aux frères en formation: «la pauvreté, ce n'est pas la saleté!» Il y a des communautés religieuses où la vie n'offre pas la beauté recherchée. L'habit religieux n'inspire pas toujours le respect! Et il y a plus que cela! Il y a une «écologie» de l'intelligence et de la pensée, une «écologie» dans son travail, dans ses motivations, dans sa manière d'agir qui devient importante aujourd'hui. La vie religieuse doit relever l'être pour lui faire dépasser son péché, sa misère, sa faiblesse en le rehaussant, en évitant une certaine médiocrité.
La personne a-t-elle le désir de vivre une vie nouvelle dans le Christ? La communauté lui en offre-t-elle l'occasion? Existe-t-il dans l'histoire de la personne des repères qui indiquent une évolution de la foi et de la conduite? Nous ne parlons pas ici de conduite morale comme telle. Nous parlons ici de conversion du cœur au sens biblique et évangélique. Souhaite-t-elle vivre dans un autre état que celui de la facilité? Trouvera-t-elle son bonheur dans les Béatitudes? L'appel de Dieu consiste à aspirer à une conduite irréprochable devant le Seigneur, tout en reconnaissant ses propres limites. L'Évangile nous propose un changement de vie, imitant le Christ Sauveur. Ici, une méditation sur les Béatitudes peut conduire quelqu'un à vraiment réfléchir sur la pertinence de l'Evangile dans sa vie. La vie religieuse étant un état permanent de conversion, l'appel consiste à vouloir ce changement pour soi-même et pas seulement pour les autres. Nous ne sommes pas ici au niveau de l'idéologie ou d'une prise de position intellectuelle sur la foi. Nous sommes au niveau d'un mouvement du cœur, celui de l'intuition intérieure que «quelque chose ne va pas». Nous prenons conscience que ce «quelque chose» pourrait aller mieux dans un contexte différent: celui de la vie religieuse.
Est-ce que la personne veut laisser ses habitudes pour en choisir d'autres plus cohérentes au plan fraternel, spirituel, humain? Est-ce qu'elle veut entrer pour fuir une réalité dont elle n'arrivait pas à saisir les enjeux? Travailler l'Écriture et surtout l'Évangile, voilà une manière excellente de les engager à un nouveau départ, de les lancer vers cette conversion évangélique. «Heureux les doux!» Mais aussi, «Heureux les violents pour la justice!» Ce n'est pas «Heureux ceux qui ne font rien».
II n'est pas suffisant d'être pieux et gentil. Il faut se prononcer pour la justice et en vivre les conséquences!
Au Canada, il y eut une révolte d'Amérindiens aux abords d'une Réserve où était situé un monastère de Cisterciens. Lors d'émeutes, les moines sont allés les nourrir. Ils ont vidé leur réfrigérateur de leurs réserves pour nourrir les affamés avant d'aller chanter l'Office. Ils n'ont pas prononcé le mot «justice». Ils n'ont pas pris parti pour l'un ou pour l'autre adversaire. Ils ont tout simplement affirmé qu'ils ne pouvaient aller prier au Chœur pendant que les Amérindiens n'avaient rien à manger. Voilà où mène la vraie contemplation! Et que dire des moines de Tibérine, en Algérie? Ils ont donné leur vie! Là était toute leur prédication. Ils sont morts sans parler beaucoup. Ils survivent en prêchant à tous ceux qui lisent leur témoignage.
Peut-on parvenir à un discours critique sur soi, sur les autres et sur le monde en général? C'est ainsi qu'on travaille à sa propre conversion. Est-on capable de se remettre en cause, laissant aussi les autres nous remettre en question? Si l'on n'a pas un sens critique, on ne pourra jamais se convertir. Demander pardon suppose l'évaluation de ses actes et de sa manière de voir les choses. Le sentiment qu'il faut évoluer sans cesse incite à devenir meilleur.
Un religieux accepte de prendre du recul par rapport à lui-même et aux situations sans fausse culpabilité. Il garde l'esprit critique afin d'avancer dans une démarche évangélique. Est-on capable de se dépasser avec tel ou tel confrère, dans des rapports fraternels, même si la sensibilité est blessée? Sans le pardon, la communauté devient invivable. Avec des rancunes qui n'en finissent pas, la vie est impossible. Il faut dépasser sa sensibilité.
Jean-Paul II parle dans Vita Consecrata de nos vœux comme «d'une provocation par rapport au monde». Notre vie est une contestation des valeurs mauvaises qui rendent les gens malheureux. Notre conduite peut et doit juger le monde. Essayons de susciter par notre compréhension et notre miséricorde le goût de changer les choses. Pour cela, il faut une critique positive mais également miséricordieuse. Il faut avoir une manière d'être qui soit un signe vraiment parlant pour ceux et celles qui nous regardent. L'aspirant à la vie religieuse doit faire ce parcours de la conversion du cœur.
Le désir de suivre Jésus
II faut revêtir le Christ. Il y a un vague désir de recherche de Dieu, mais celui bien précis de suivre Jésus n'est pas toujours très explicite. L'adulte aujourd'hui est moins préparé au langage religieux qu'autrefois. Ceux qui arrivent ne peuvent avoir le même niveau de connaissance de la culture religieuse. Notre expérience a été acquise au long des années. Il faut prendre en compte ce que vivent les aspirants. Parmi eux peuvent se présenter des convertis. Sommes-nous prêts à les aider? Ont-ils besoin d'une catéchèse? Apprendre est de toute façon indispensable. Nous pouvons les aider à mieux découvrir le Christ, celui qui deviendra «l'époux».
Les jeunes ont besoin de héros. Jésus pourrait-il être leur héros? Les sportifs, les meneurs de groupe, les acteurs de cinéma, les chefs d'entreprises qui réussissent les intéressent. Avez-vous un héros à leur proposer? Et vous-même? Qui est votre héros? Est-ce que vous êtes capable de le communiquer? Quand une personne vient dans votre communauté, est-ce qu'elle voit l'institution d'abord, ou est-ce qu'elle voit des gens qui croient en leur héros? Jésus est-il le modèle recherché? Donnez-leur le temps de le fréquenter. Ils pourront alors parler de l'Époux, du Christ. Il y a de très belles choses à dire sur les épousailles spirituelles, sur la recherche de l'Époux. J'avais une tante religieuse qui adorait parler de son Époux. Elle disait qu'elle avait laissé son fiancé pour un meilleur. Son fiancé avait été atteint de tuberculose. Mon grand-père avait alors refusé le mariage. Elle décida de devenir religieuse. Je lui ai posé un jour la question: «Mais ne regrettes-tu pas ton amoureux?» Elle m'a répondu: «Je l'aime encore, mais je n'ai jamais regretté de l'avoir quitté parce que j'ai trouvé encore mieux, c'est maintenant Jésus qui est mon amoureux.» Cette femme avait trouvé son héros. Elle a vécu et elle est morte heureuse recherchant toujours son héros. Son sourire reflétait son bonheur intérieur et sa joie d'être religieuse.
La confiance dans l'avenir
La mort n'est pas une chose normale. Désirons-nous vivre surtout après la mort? S'il n'y a pas de vie après la mort, je ne vois pas l'intérêt d'être Dominicain. J'aurais sacrifié ma carrière et toute ma vie! Cette certitude est un signe de vocation. «Je suis venu pour vous donner la vie et la vie éternelle.» Toute personne qui n'a pas cette espérance ultime de quelque chose de meilleur ne pourra persévérer à travers les difficultés de la vie religieuse. Il faut une vision d'avenir, une espérance. La volonté de vivre est un signe de vocation. Le christianisme n'est pas une religion de mort. C'est une religion de vie.
Je connaissais une Dominicaine très populaire, du nom de sœur François-Xavier. Le jour de ses obsèques, la cathédrale de Valleyfield était pleine! La veille de sa mort, alors que je la visitais dans sa chambre d'hôpital, est arrivée une sœur de sa communauté qui lui dit «Ma sœur, vous irez bientôt au ciel.» Elle lui a répondu d'un ton assuré: «Oui, mais il n'y a pas de presse23!» Elle avait raison. Un religieux veut vivre jusqu'au bout la volonté de Dieu sur terre. Nous sommes appelés à la vie et à la vie après la mort. Mais rien ne nous hâte de mourir. Laissons «le temps au temps» comme on dit si souvent aujourd'hui. Pour le moment, c'est le temps de la conversion. Demain sera le temps de notre pleine réalisation dans la Gloire de Dieu.
Un de mes supérieurs disait: «II faut que nos anciens acceptent de mourir. Il faut qu'ils soient réalistes.» Je ne partage pas cet avis. Les personnes âgées de nos communautés ont droit à une espérance. Peut-on apprendre à mourir? Faut-il que l'on accepte de mourir? Personnellement, je ne le crois pas. Il faut vouloir vivre. Il faut tout faire pour vivre. Se résigner à la mort est un manque de foi en Celui qui nous a promis la vie. Cette espérance de vie est un chemin de sainteté. On loue les gens qui deviennent sereins tout juste avant leur mort. C'est une grâce qu'ils reçoivent de bien mourir, d'accepter l'inéluctable. Mais ce n'est pas l'objet de leur vie. Prions pour recevoir la grâce de la sérénité au moment de la mort, mais ne désirons pas la mort. Celui qui entre en communauté doit être un amoureux de la vie. Il doit désirer vivre avec Celui qui a donné sa vie pour ses amis. Il doit désirer Celui qui se fait présent au milieu de nous, lorsque nous sommes réunis en son nom. Il doit désirer son Corps et son Sang qui nourrit l'espérance, en affirmant la vie éternelle.
La confiance en l'avenir est nécessaire. Il faut désirer la vie pour les autres et pour soi. Notre vie de religieux est toute tendue vers la Vie. C'est la promesse du Christ faite à ceux qui désirent Le suivre.24 Les jeunes sont édifiés lorsqu'ils constatent chez nos anciens la sagesse d'aimer la vie.
Le renoncement
La capacité de renoncement est un autre signe de l'appel. Pour les générations antérieures, la vocation est venue par l'éducation chrétienne, par des modèles qu'elles ont admirés et qu'elles ont voulu imiter. Aujourd'hui, la vocation naît souvent de la souffrance, du vide de sens. Ceux qui vont frapper à notre porte seront des gens qui ont souffert, des personnes désireuses de trouver leur guérison. Cette souffrance est souvent le créneau par lequel l'âme acquiert le goût d'être aimée de Dieu et d'être aimée des autres. Savons-nous dans nos communautés accueillir? Bien sûr, des blessures peuvent s'avérer difficiles à cicatriser. Est-ce que nos communautés sont capables de devenir des lieux de guérison? Pour cela il faut accepter un certain renoncement: on accepte de renoncer à soi-même pour devenir heureux. La souffrance est le couteau du sculpteur qui taille pour que la beauté de l'œuvre prenne sa forme. Douloureuse écor-chure qui fait naître la beauté.
L'artiste, le sportif, le coureur sont prêts à des renoncements pour être victorieux, pour arriver à leur but. Un vrai désir de renoncer à soi-même pour réussir dénote une prédisposition pour la vie religieuse.
L'appel à la vie religieuse vient souvent par l'intermédiaire de médiateurs. Il est bon alors de déceler l'itinéraire de celui qui cherche Dieu dans la vie religieuse. L'appelé est-il conscient de la nécessité d'investir en faisant de sérieux sacrifices pour arriver au but? On sacrifie beaucoup pour une carrière. Est-il prêt à tout sacrifier pour le Christ? Le candidat veut-il donner sa vie pour les crucifiés de ce monde? Tant de souffrances psychologiques, physiques, matérielles ou spirituelles contraignent la destinée des hommes. Est-on prêt comme religieux à aider ces personnes en faisant un bout de chemin avec eux? Si quelqu'un est prêt à vouer sa vie aux autres, voilà un signe évident de vocation. Car le religieux veut, comme Jésus, donner sa vie pour ses amis. Il veut passer par la croix pour entraîner avec lui tous ceux qui cherchent le salut.
Le goût de connaître et d'apprendre
Le goût de connaître, le goût d'acquérir des connaissances, d'aller plus loin, d'avancer dans la vie, voilà autant de signes qui peuvent indiquer une vraie vocation. La vie religieuse se situe autant au niveau de l'être que de l'action. Même la tradition bénédictine, dont la vie quotidienne est centrée sur la prière et le travail «ora et labora», a toujours gardé une habitude de travail intellectuel. Il y a eu dans la vie monastique un souci d'apprendre, un souci de connaître. Et c'est pourquoi les moines sont à l'origine de nombreux progrès de la civilisation, surtout en Europe. Le goût de connaître peut être un signe de vocation. Mais cela suppose qu'on donne la possibilité d'apprendre. Les communautés religieuses ne sont pas des associations de couturières ou de golfeurs! Il s'agit d'aller un peu plus loin que la fabrication des hosties ou des biscuits, du miel ou du fromage. Il faut gagner sa vie par le travail de ses mains. Et il faut le faire avec compétence. Mais de plus, il faut sans cesse approfondir ses connaissances notamment en ce qui concerne la foi, s'intéresser à tout: du fromage à la littérature, de la science à la théologie. Nous devons devenir professionnels dans le domaine qui nous est attribué, tout en élargissant nos connaissances pour répondre aux questions du monde actuel. Cela ne veut pas dire que tous les religieux doivent être des intellectuels. Un des drames de la vie religieuse d'aujourd'hui est qu'elle ne suscite plus de vocations chez les pauvres et les gens simples. C'est un très sérieux problème, car ils sont les mieux placés pour évangéliser dans leur milieu. De surcroît, ils apportent à nos communautés le sens du réel et nous enseignent avec vigueur la vertu d'humilité.
La vie religieuse peut répondre aux besoins de valorisation de la femme et de l'homme du XXIe siècle, et cela à tous les niveaux. On ne peut plus concevoir le rôle de la femme comme autrefois. Il en va de la crédibilité de l'Église vis-à-vis des femmes! Celles-ci mettent l'Église en question. La femme doit rester femme, évoluant vers une condition féminine valorisante. Les Ordres monastiques ont un rôle à jouer dans l'Église sur le plan de l'avancement de la femme. On y trouve des femmes cultivées et compétentes; certaines sont capables de faire de la recherche, d'autres peuvent se donner à l'Église par toutes sortes de travaux intellectuels. Les hommes, et particulièrement les clercs, doivent changer de mentalité par rapport à la place de la femme dans l'Église. Et les religieuses doivent changer l'image qu'elles ont d'elles-mêmes.
Il ne faut pas oublier que c'est la femme qui donne son vrai relief à la création. Marie a été la mère du Sauveur, elle portait en elle une force et pas seulement de l'humilité, puisqu'elle est allée au pied de la croix accompagner son fils dans la mort.
La générosité
La générosité est une caractéristique essentielle de la vocation à la vie religieuse. C'est un des aspects les plus importants parmi les signes de vocation. Et je ne parle pas ici d'obéissance. La vraie obéissance, c'est la générosité du cœur. Une propension à la générosité comble les vides affectifs créés par le vœu de chasteté. Les candidats se sont-ils impliqués au plan social, pastoral et spirituel antérieurement? L'engagement missionnaire est souvent un signe du sérieux d'une vocation. De nos jours, les vocations religieuses viennent de milieux charismatiques où l'action évangélisatrice joue un grand rôle.
Lorsque j'ai demandé à devenir dominicain, le Provincial de l'époque m'a dit: «avec toi on prend un risque. On n'est pas habitué à prendre des gens de ton âge (46 ans). Et la manière dont ça va se passer décidera si on en accepte d'autres ou pas.» Quelques années plus tard, je lui ai demandé ce qui l'avait déterminé à prendre ce risque. Il m'a avoué: «C'est parce que tu étais très actif dans l'Église et à la paroisse. Je me disais que comme laïc, s'il est capable de s'engager, comme dominicain, il le fera encore plus.» La capacité d'engagement, le goût d'être missionnaire, de se donner, d'être généreux, sont tous des signes de vocation.
La recherche d'une forme de vie institutionnelle
Trop longtemps a été tenu ce langage: «Attention de ne pas prendre des candidats qui cherchent leur sécurité!» Vous observerez que ceux qui disent cela la possèdent déjà. Quand avons-nous vu un religieux manquer du nécessaire? Rares sont les communautés qui manquent d'argent. Avons-nous déjà été sans emploi? Avons-nous déjà vécu la précarité matérielle au point de ne pas savoir ce qu'il adviendrait du lendemain? Le besoin et la recherche d'une sécurité sont le propre de l'homme. C'est la profondeur du cœur et l'humilité qui comptent pour faire un religieux. Nous ne parlons pas de nourrir des complexes par rapport à nos capacités. La vraie humilité du cœur est celle qui s'ouvre à Dieu et à sa Providence et qui sait engager son temps et ses efforts pour arriver à quelque chose de bien et de beau. C'est développer une attitude réaliste par rapport à soi.
Vérifions plutôt si la forme de vie institutionnelle peut faire évoluer ce besoin de sécurité matérielle vers le désir de donner sa vie au Christ Jésus! Est-ce que ce moyen peut amener la personne à aimer Dieu et le prochain? La vie religieuse est une forme institutionnelle de vie. Or beaucoup de religieux actifs l'ont rejetée dans les années 60-70. Ils n'avaient pas accepté qu'elle puisse être un soutien. L'institution doit toujours demeurer le moyen et ne pas devenir la fin poursuivie. Si, comme formateurs, on insiste trop sur des détails qui relèvent de l'observance ou de la bonne marche de l'institution, les gens ne nourriront aucun respect pour cette institution. Dans un tel cas, ce ne sont plus les formes institutionnelles qui sont au service de la personne, mais c'est la personne qui est au service de l'institution. Si on est capable de faire comprendre que celle-ci, avec ses règles, ses observances et ses manières de faire, peut contribuer à la réalisation d'une vie heureuse, et si la personne en a le désir, l'institution peut devenir un élément positif dans la construction de la personnalité religieuse et de la communauté.
Beaucoup de communautés ont abandonné ces formes de vie institutionnelle. En préconisant les petites communautés à caractère plus familial pour une meilleure insertion dans le monde, avons-nous tenu assez compte du danger d'être absorbés par son mode de vie? Sans exclure ces petites communautés qui portent un idéal élevé de ferment spirituel à l'intérieur même de la société, et parmi les plus pauvres, ne faut-il pas aussi tenir compte que l'adaptation pour certains est difficile en petit groupe? Il me semble qu'il faut un long cheminement dans des groupes plus larges et dans des conditions plus favorables avant d'arriver à cette capacité de vie commune où la proximité écorche parfois les sensibilités. Un certain «espace vital» est requis dans les premières années de formation. Certains tempéraments ne seront jamais capables de vivre en petit groupe. Faut-il alors en conclure qu'ils n'ont pas la vocation à la vie religieuse? N'y a-t-il pas lieu d'offrir des options selon les tempéraments?
Les jeunes ont du mal à vivre sans structures. Il faut en donner avec souplesse. Que l'observance soit source d'unité. Mais encore faut-il y adhérer de cœur et jamais au pied de la lettre!
Conclusion
J'ai parlé du désir de la vie apostolique en filigrane. Celui-ci est évident pour toute vie religieuse, exclusion faite de la vie monastique, et encore, il y a une mission monastique. La mission doit motiver tout chrétien qui veut consacrer sa vie à Dieu. La petite Thérèse avait compris que sa vocation était missionnaire. Son cloître n'était pas un obstacle. En effet, elle avait promis qu’après sa mort une pluie de rosés descendrait sur la terre. Les écrits qu'elle a laissés constituent maintenant sa mission. Elle a été instituée Docteur de l'Église sans avoir suivi un seul cours de théologie. Être missionnaire est possible dans tout état de vie.
L'apostolat n'est pas caractéristique de l'appel à la vie religieuse. La personne pourrait très bien être appelée a devenir membre d'une société apostolique sans vie commune, comme au mariage dans une carrière au service de l'Eglise (action pastorale, enseignement religieux charges dans les administrations diocésaines, etc. ) Les religieux ne sont plus indispensables au fonctionnement de l'Eglise ou aux engagements éducatifs ou caritatifs La mission est essentielle dans toute vie apostolique et pour tous les Chrétiens, mais n'est pas déterminante pour 1 état religieux.
L'appel de Dieu se découvre à travers les signes de sa présence. Les invitations de l'Esprit viennent de la vie. Il faut bien vérifier les désirs pour en arriver à un réel discernement. Faisons-le en prenant garde de ne pas exercer un transfert de nos convictions sur ceux qui se présentent aux portes de nos communautés. Ce n'est pas le formateur qui entre dans la communauté. Il y est déjà C'est l'aspirant qui se sent appelé par le Seigneur. Laissons le Saint Esprit faire son œuvre. Contentons-nous de collaborer à son dynamisme.
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