lundi 25 août 2008

Centenaire de Bienheureuse Elisabeth de la Trinité


UN PANORAMA SUR ELISABETH DE LA TRINITE

Esquisse biographique et aperçu doctrinal


Par P. CONSTANTIN KABASUBABU, OCD
LA VIE FAMILIALE

L’Enfance

Elisabeth est née par la grâce de Dieu, car le jour de sa naissance deux médecins présents dans la salle viennent avertir le Capitaine Catez, qu’il faudra faire le sacrifice du premier enfant. La mère souffre beaucoup pendant trente-six heures. Entre temps l’aumônier Chaboisseau célèbre la messe à l’intention de madame Catez ; à la fin de l’Eucharistie la petite Elisabeth vient au monde. C’était le dimanche 18 juillet 1880, au camp militaire d’Avor, près de Bourges (France). La fillette est en bonne santé, très vivante et très belle. On lui donne le nom d’Elisabeth, qui signifie Maison de Dieu.
Quatre jours après, elle reçoit son baptême, en la fête de Sainte Marie Madeleine, le 22 juillet 1880. Son père Joseph Catez, un homme issu d’une famille très pauvre, fut un militaire. Il réussit dans la vie, à force de courage et d’optimisme, et devient capitaine militaire. Sa mère Marie Rolland, était une pieuse femme, un peu janséniste. Elisabeth est leur premier enfant. Vers le 1 novembre 1882, les Catez s’installent à Dijon dans la villa Billet, près de la gare, c’est là que naîtra le 20 février 1883 sa sœur cadette Margueritte.
Dans cette famille règne une bonne entente. Par intimité et tendresse, Elisabeth sera appelée ‘Sabeth’, sa sœur sera appelée ‘Guite’ et leur maman ‘la petite maman’. On note chez Mme Catez un tempérament soucieux et directif, et, chez le capitaine un côté vivant et sociable, allié à son sens du devoir et à sa loyauté. Nous prenons en exemple un passage de la lettre de Mme Catez à son mari en voyage dans le Nord :
« N’oublie pas mes conseils, ménage-toi, pas d’abus de bière et de cigares, soigne ta santé et pense à nous ».
La famille va bientôt traverser un moment difficile ; le 24 janvier 1887 meurt le grand père Rolland qui habitait chez les Catez. Huit mois plus tard, soit le 2 octobre 1887, M. Catez meurt brusquement, le dimanche matin. Il avait déjà eu plusieurs crises cardiaques. La mort de son père a pu tempérer la vivacité de l’enfant de 7 ans, mais la vie a tout de même repris. La pension étant maintenant réduite, Mme Catez était obligée de déménager. La famille de trois membres – Mme Catez, Sabeth et Guite, reste très unie. Sans être riche, Mme Catez jouit d’une suffisante aisance pour assurer la formation de ses enfants. Elle inscrit Sabeth (8 ans) au conservatoire de Dijon. Les études classiques se poursuivent de façon espacée, mais les longues heures de piano tiennent la première place. En 1891, Sabeth fait sa première communion, elle a 11 ans. Le 8 juin 1891 elle est confirmée à l’église Notre Dame. En juillet 1893 elle obtient le premier prix de piano, à l’âge de 13 ans. Dans L7 elle raconte avec dignité comment on lui a enlevé injustement le prix d’excellence en 1894.
Après ce premier prix de piano, il aurait fallu qu’Elisabeth aille au Conservatoire de Paris pour se perfectionner. Mais elle fait encore deux ans d’harmonie au Conservatoire de Dijon. Entre temps les leçons privées de formation générale se sont intensifiées, et Elisabeth ne pouvait pas partir à Paris. A dix-huit ans, elle étudie encore l’anglais et à ce moment elle apprécie beaucoup les leçons de couture. Car elle aime les belles toilettes…
Nous voulons terminer l’enfance de Sabeth en présentant son caractère. Ce qui va nous permettre de comprendre son adolescence et surtout le progrès dans la conversion qui la conduira au don total de sa vie dans un monastère. C’est à partir de ses propres écrits que nous découvrirons ce qu’elle est.
Mlle Forey, la nouvelle institutrice, a demandé à Elisabeth de peindre son portrait physique et moral dans un devoir de style. Voilà comment elle se présente :
« Faire son portrait physique et moral est un sujet délicat à traiter, mais prenant mon courage à deux mains je me mets à l’œuvre et je commence!...
Sans orgueil, je croix que l’ensemble de ma personne n’est pas déplaisant.
Je suis brune et, dit-on, assez grande pour mon âge. J’ai des yeux noirs pétillants, mes épais sourcils me donnent un air sévère. Le reste de ma personne est insignifiant. Mes mignons pieds pourraient me faire surnommer Elisabeth aux longs pieds comme la reine Berthe !…Voilà mon portrait physique !
Puisque nous en sommes au moral, je dirai que j’ai un assez bon caractère. Je suis gaie et, je dois l’avouer, un peu étourdie. J’ai bon cœur. Je suis de nature coquette. « Il faut l’être un peu », dit-on. Je ne suis pas paresseuse : « je sais que le travail rend heureux ». Sans être un modèle de patience, je sais généralement me contenir. Je n’ai pas de rancune. Voilà mon portrait moral. J’ai mes défauts, hélas peu de qualités !… J’espère en acquérir ».
A l’âge de 8 ans Elisabeth écrit une lettre à sa maman, en lui promettant de corriger ses défauts :
« Chère petite mère, je voudrais en te souhaitant une bonne année, te promettre que je serai sage, obéissante et que je ne te ferai plus mettre en colère, que je ne pleurerai plus et que je serai un petit modèle afin de te faire plaisir, mais tu ne me croiras pas. Je ferai mon possible pour tenir mes promesses pour que je n’aie pas dit un mensonge dans ma lettre comme j’en dis quelquefois. J’avais dans la tête une lettre longue, longue, puis je ne sais plus rien ! Tu verras tout de même que je serai bien sage. Je t’embrasse, chère petite mère» (L4).
En elle on note le caractère de son père, surtout ‘le courage et la vivacité’. Elisabeth était surnommée ‘le capitaine’ ; le chanoine Angles dit qu’elle était toujours en tête de la bande. Elisabeth est reconnue également dans ses éclats de colère ; elle note dans son journal que « lorsque je reçois une observation injuste, je sens bouillir mon sang dans mes veines, tout mon être se révolte » (J 1).
Autant la petite Guite est douce, autant Sabeth, le petit capitaine, est turbulente ! Mais elle a un bon cœur, un esprit droit, et aime beaucoup ses parents. Guite se rappelle l’enfance de sa sœur : elle était « très vive, emportée même : des colères, tout à fait de vraies colères, très diable ». Son ardeur et sa sensibilité ne savent pas encore s’orienter. Sa maman parle de ses « yeux furieux ». Sa petite amie de quelques années plus tard, Marie-Louise Hallo, également fille de militaire, se souviendra de son « regard de flamme ». Guite se souvient aussi que les colères de sa sœur étaient parfois violentes « qu’on la menaçait de l’envoyer comme interne au Bon Pasteur (Une maison de redressement…)». Mais sa mère nous révèle aussi son côté mystique : « Elle est passée à l’offrande et a embrassé le Christ...». « Non seulement elle prie, mais elle enseigne la prière à sa poupée ; très dévotement elle vient de la mettre à genoux ».
2. L’adolescence (17 –19 ans)

Elisabeth a passé une adolescence épanouie. Elle aimait les voyages. Elle raconte elle-même plusieurs endroits où elle passait des vacances : « Nous sommes à Limoux, ensuite nous irons chez des parents qui habitent la Haute Garonne. Nous irons à Tarbes chez madame de Rostang » (L11).
« En quittant Tarbes nous avons été à Lourdes... De Lourdes nous avons été à Pau, visiter le château d’Henri IV» (L15). « A Marseille nous avons aussi visité un transatlantique… Nous sommes descendues à Grenoble par le Sappey, autre route fort belle... Nous avons été aussi à Genève » (L18).
Dans ces voyages elle était en belle compagnie avec des amies. Elle prenait des repas copieux. « Nous avons à Lunéville une vie des plus agréables, déjeunant chez les uns, lunchant et dînant chez les autres… » (L13).
Elisabeth aimait la musique et la danse, surtout dans le cercle des personnes charmantes.
« Ici j’ai fait beaucoup de musique. Mon amie a un excellent piano à queue qui fait mes délices : il a des sons superbes, j’y passerais des heures » (L 11).
« Notre séjour ici n’a été qu’une suite de plaisirs : matinées dansantes, matinées musicales, parties de campagne, tout se succédait »...
« La société de Tarbes est très agréable ; j’ai vu une quantité de jeunes filles, toutes plus charmantes les unes que les autres
» (L14).
Elle aimait la beauté de la nature, si bien qu’elle se plaisait à contempler de beaux paysages, des montagnes, elle admirait de vieux châteaux, de belles routes…
« Nous étions dans une muette extase devant ces belles montagnes dont je suis folle et que je n’aurai voulu jamais quitter… Pour moi le site est incomparable » (L15)
« Je suis folle de ces montagnes que je contemple en t’écrivant …» (L 14).
Toute la correspondance de sa jeunesse est parsemée de descriptions de sa vie dans le monde : une fille qui aime la vie, et qui sait vivre avec les autres, toujours en compagnie. La richesse de sa nature lui attire la curiosité des personnes qui l’invitent dans des soirées dansantes et des banquets, des fêtes. Elle-même se plaisait dans ces invitations et ses compagnies amicales. Elle s’habille avec élégance et sa coiffure est irréprochable. On la remarque dans les cercles des familles des militaires et au cours des soirées dansantes. Mgr Brunhes, futur évêque de Montpellier, se vantera d’avoir dansé dans sa jeunesse avec la servante de Dieu ! Et les garçons se disent entre eux : « Celle-là n’est pas pour nous, voyez son regard ».
« Cependant, cette ambiance de la société et les festivités amicales n’osent pas séparer Elisabeth de son Jésus. Elle avait toujours le cœur tourné vers Dieu.
« Pensez à moi dimanche soir…, j’irai à ma soirée, mon corps y sera, mais c’est tout car, mon cœur, qui pourrait le distraire de Celui que j’aime…? Demandez-Lui qu’il soit tellement en moi qu’on le sente en s’approchant de sa pauvre petite fiancée et qu’on pense à lui» (L54). Nous avons des témoignages des personnes qui ont pressenti en elle cette présence de Jésus au cours des rencontres. Tel est le cas de Madame d’Avout qui, au cours d’une soirée, pendant qu’elle dansait et se distrayait, surprit son regard et lui souffla : « Elisabeth,vous n’êtes pas là, vous voyez Dieu…»; elle disait cela du recueillement qu’elle observait dans les yeux de cette fille. Bien qu’elle soit au milieu des autres, tout son être s’orientait vers Celui qui Est.
Un autre témoin, Madame Angles, précise qu’elle avait « un regard lumineux, tout plein de l’Au-delà ». « Tous ceux qui l’ont connue de son vivant témoignent du rayonnement de tout son être et de ce regard ». Quand Charles Hallo, le frère de Marie-Louise, la complimente sur ses talents, elle répond avec un accent taquin : « Charles, tu m’ennuies ! », comme pour dire à Charles: tes paroles ne me touchent en rien, au contraire elles m’empêchent de contempler mon Maître.
Ce qui la passionne, c’est Jésus, c’est de partager ses joies et ses peines, d’être auprès de lui et de lui donner absolument tout. En 1900 alors qu’Elisabeth était encore dans le monde, elle exprime dans ses Notes Intimes l’idéal de sa vie, elle veut faire de son cœur un petit Béthanie pour Jésus :
« J’aimerais tant, ô mon Maître, vivre avec toi dans le silence. Mais ce que j’aime par-dessus tout c’est faire ta volonté, et puisque tu me veux encore dans le monde je me soumets de tout cœur pour l’amour de toi. Je t’offre la cellule de mon cœur, que ce soit ton petit Béthanie; viens t’y reposer, je t’aime tant » (NI 5). Nous lisons aussi dans son Journal le désir ardent de vivre dans l’intimité avec Dieu, malgré le monde qui l’entoure :
« Donnez-moi la solitude du cœur. Que je vive dans votre union intime , que rien, n’est-ce pas , rien ne puisse me distraire de vous, que ma vie soit une oraison continuelle ! Vous le savez, bon Maître, quand j’assiste à ces réunions, à ces fêtes, ma consolation est de me recueillir et de jouir de votre présence, car je vous sens si bien en moi, ô mon Bien suprême. Dans ces réunions on ne pense guère à vous et il me semble que vous êtes heureux qu’un cœur même aussi pauvre et misérable que le mien ne vous oublie pas! » (J 138). Nous trouvons dans ces passages le signe de son unification, qui marque l’originalité de sa spiritualité. Très tôt Elisabeth s’est engagée à vivre toute en Dieu, elle sent Dieu présent en elle et veut lui être fidèle, soumise, unie et surtout offrir son cœur à Jésus.

LA VIE RELIGIEUSE

Les signes avant-coureurs (19 –20 ans)

La vie religieuse d’Elisabeth de la Trinité est précédée de multiples signes qui annoncent déjà sa vocation et sa donation à Dieu. Ces signes trahissent la présence d’une force spirituelle en elle. A l’âge de sept ans Elisabeth a une vision sur « Le Carmel » alors q’elle habitait rue Prieure de-Cote-d’Or. Peu après la mort de Mr Catez, Mme Catez fut obligée de déménager au second étage d’une maison, aujourd’hui disparue, de l’autre côté de la ville. Par la fenêtre, la petite Elisabeth voit un étrange bâtiment dans un jardin : le « Carmel ». A huit ans, elle confie déjà à l’abbé Angles, curé de Saint-Hilaire, son désir de se faire religieuse (L111). A onze ans,le 19 avril 1891, pendant la messe de sa première communion, lors de l’action de grâces, des larmes de joie coulent sur son visage… En sortant de Saint-Michel, elle dit à son amie, Marie-Louise Hallo : « Je n’ai pas faim, Jésus m’a nourrie…» (P47).
A l’âge de 14 ans après avoir communié, elle se sent poussée irrésistiblement à consacrer toute sa vie à Jésus et elle prononce un vœu de virginité perpétuelle. Un peu plus tard, ce projet de vie religieuse se précise dans ce mot qui lui est dit intérieurement : «Carmel».
Cependant, ce désir de la consécration à Dieu va se confirmer à l’adolescence. Nous avons expliqué plus haut, ce qu’a été la vie laïque de Sabeth. Arrivée à l’âge adulte, elle ressent avec force sa vocation et son désir de servir Dieu. A 19 ans,elle écrit son poème du renoncement au monde pour s’unir totalement à Jésus sans partage.

Au pied de ta Croix, Bien-Aimé Jésus, mon Amour crucifié, Je viens te redire de prendre Mon cœur sans jamais me le rendre. Céleste Epoux, divin Sauveur, Ah, je renonce à tout bonheur A toute union sur cette terre Pour t’appartenir tout entière Je veux être à toi sans partage Afin de t’aimer davantage, Et pour te rendre ton amour Je me donne à toi pour toujours. O mon Epoux, mon Bien suprême, Toi seul tu sais combien je t’aime. » (P. 69) Vendredi saint, 31 mars 1899
Il est vrai qu’Elisabeth ressent avec force le désir de s’unir à Jésus, mais se détacher de l’affection maternelle pour s’attacher totalement à Jésus reste encore une étape à franchir, la plus douloureuse. Au dire de St Jean de la Croix, la chair est notre ennemi sur le chemin de la perfection, Sabeth sent encore le poids de la chair dans son être. Elle doit pouvoir mener un combat intérieur pour se détacher de l’amour familial. Elle reconnaît ses limites et ses faiblesses, elle sait qu’elle n’a pas assez de forces pour aller jusqu’à Jésus toute seule, ainsi elle invite Jésus à venir lui-même habiter dans son cœur :
« Que je vive dans votre union intime, que rien ne puisse me distraire de vous, que ma vie soit une oraison continuelle » (J 138). « Que je vive dans le monde sans être du monde : je puis être carmélite en dedans et je veux l’être… Ah! qu’Elisabeth disparaisse, qu’il ne reste que son Jésus ! » N16
L’engagement total vers la rencontre de Jésus se fait progressivement, il n’est pas question de brûler les étapes. Elisabeth commence par une vie pastorale. Elle se met au service de l’Eglise par un apostolat multiforme dans sa paroisse de Dijon : le patronage pour les enfants des ouvriers de la manufacture des tabacs, la catéchèse pour les enfants qui se préparent à la première communion et la visite à leurs familles, l’assistance aux malades, la participation au chœur de chant à la paroisse.

L’entrée au carmel L’entrée au carmel d’Elisabeth fut problématique, car sa maman n’était pas d’accord. Elle a bien manifesté sa résistance au point d’interdire à Elisabeth de parler avec les religieuses, en l’occurrence, les carmélites. La maman voulait que sa fille se marie. Elle va en parler au curé de la paroisse, ce dernier lui conseille d’en parler à Elisabeth elle-même en lui laissant la liberté du choix. Elisabeth est restée indifférente à tous ces discours sur la vie matrimoniale. Elle persiste dans sa recherche de Dieu. Marquée par la persévérance de sa fille, la maman a fini par donner son « fiat ». Mais pas immédiatement, il faut attendre encore deux ans.
En attendant la date de son entrée, Elisabeth se heurte à un autre combat, plus dur parce qu’il est intérieur : il s’agit du détachement avec sa famille. Elisabeth aimait fortement sa maman. Elle sentait les douleurs de la séparation au fur et à mesure qu’approchait la date de son départ pour le carmel. La seule pensée de s’éloigner de sa mère, lui déchirait le cœur et paralysait son corps : « Mon cœur saigne, mon corps est brisé » s’écria-t-elle (L80). Nous découvrons aussi l’expression de son déchirement dans plusieurs de ses écrits du dernier mois, avant de s’éloigner du toit paternel. Ce départ était vécu comme une mort.
« Ces derniers moments sont une agonie, pauvre maman, ah !priez pour elle ! » (L 62). « Ma pauvre maman est brisée » (L79). En tout cela elle se remettait à la volonté de Dieu, car elle savait qu’elle ne pouvait s’en sortir toute seule.
Nous découvrons encore ici son double amour, du monde familial et de Dieu. D’un côté elle mène un combat extérieur pour obtenir la permission de sa maman, afin d’entrer au monastère. De l’autre côté, elle engage un autre combat intérieur pour se détacher du lien familial. Autrement dit, en même temps qu’elle sent le désir d’aller servir Dieu dans le monastère, elle ressent davantage l’attirance vers sa maman et sa famille. Elle gagne ce combat en se remettant dans les mains de Dieu: « Dieu est là et Il me soutient ». (L80)
Avec la grâce de Dieu, elle entre au carmel le 2 août 1901. Elle est très contente de sa nouvelle vie. Elle écrit à sa famille et à ses amis pour exprimer son enthousiasme d’être carmélite.
Dans sa lettre 85 du 9 août 1901 elle dit à sa mère que sa santé est parfaite, que son appétit est revenu comme avant et qu’elle fait honneur à la cuisine du carmel. Le 10 octobre de la même année, elle écrit une lettre à sa sœur, dans laquelle elle remercie sa maman pour avoir donné le « fiat » à son entrée au Carmel.
Deux ans après son entrée elle répond à la question que tout le monde lui pose, celle de savoir ce qu’elle fait au monastère.
« Vous me demandez quelles sont mes occupations au Carmel. Je pourrais vous répondre que pour la carmélite il n’y en a qu’une « aimer, prier». Mais comme, tout en vivant déjà dans le Ciel, elle a encore un corps sur la terre, elle doit, tout en se livrant à l’amour, s’occuper pour faire la volonté de Celui qui a fait le premier toutes ces choses pour nous donner l’exemple … Dans la journée, nous avons deux heures de récréation ; puis, après cela, tout le temps le silence. Je travaille, lorsque je n’ai pas de balayages, dans notre cellule. Une paillasse, une petite chaise, un pupitre sur une planche, voila le mobilier, mais c’est plein de Dieu et j’y passe de si bonnes heures, seule avec l’époux…» (L168).
Elisabeth avait prédit sa mort et l’avait définie comme un long voyage. A l’occasion de sa dernière retraite elle était contente de voir son ancienne prieure: Mère Marie de Jésus.
Elle lui a adressé ces mots d’adieu : « Je me réjouis de vous rencontrer dans mon grand voyage : je pars avec la Sainte Vierge au soir de son Assomption, afin de me préparer à la vie éternelle ; notre mère m’a fait tant de bien en me disant que cette retraite allait être mon noviciat du Ciel, et que le 8 décembre, si la Sainte Vierge me voit prête, elle me revêtira du vêtement de gloire. La béatitude m’attire de plus en plus : entre mon Maître et moi, il n’est plus question que de cela, et toute son occupation est de me préparer à la vie éternelle » (L306).
A partir de 1905, la santé d’Elisabeth commence à se dégrader, la communauté lui accorde des exceptions à l’observance de la règle. En mars 1906 elle entre à l’infirmerie. Elisabeth était atteinte de la tuberculose, qui a entraîné la maladie d’Addison, une infection des glandes surrénales qui provoque toutes sortes de malaises terriblement douloureux. Elle ne pouvait plus se nourrir que de glaces, de lait ou du fromage…Elle suce des bonbons ou du chocolat. Boire lui est un véritable supplice. Son palais et sa langue sont en feu et elle dira un jour à sa prieure : « Je crois, la première chose que je ferai en arrivant au ciel ce sera de boire ».
La mère Germaine compare la souffrance d’Elisabeth à celle de Jésus sur la croix. Mais elle est surprise de la sérénité avec laquelle elle supporte cette atrocité. La prieur craint d’en parler à la maman d’Elisabeth, mais elle écrit tout au chanoine Angles, ami de la famille : « La chère petite est beaucoup souffrante depuis dimanche (le 13 mai) où nous avons cru la perdre dans une crise qui a duré de 4 h du matin à 2 h de l’après-midi. Depuis, quelles souffrances dans tout ce pauvre corps ! Sa mère ne sait pas toute la vérité de cet état crucifiant … Mais à vous, cher monsieur le Chanoine, je puis confier que notre Elisabeth rappelle le divin Maître sur la croix…l’impression d’un feu consumant à l’intérieur…Mais au milieu de tout cela, quelle paix, quelle belle sérénité ! Elle souffre comme elle a vécu ».
Dans ses gémissements Elisabeth demande que cette peine se prolonge, comme un sacrifice de purification pour la gloire de Jésus et le bien de son Eglise.
«Trente, quarante ans encore, si tu le veux, je suis prête. Epuise toute ma substance pour ta gloire, qu’elle se distille goûte à goûte pour ton Eglise ». Le jour de la Toussaint elle communie pour la dernière fois. On croit qu’elle va mourir. Elle tient encore huit jours. Peu après elle prononce ses derniers mots, ou l’on peut facilement identifier les trois personnes de la Trinité : « Je vais à la Lumière, à L’Amour et à La Vie »
Elle meurt le 9 novembre 1906 à 6 heures et quart.
A partir de cette date, le message spirituel d’Elisabeth de la Trinité commence à se répandre, d’abord par la « Notice nécrologique » envoyée à tous les monastères de carmélites, mais surtout par la parution, en octobre 1909, d’un livre édité par le Carmel de Dijon : Sœur Elisabeth de la Trinité, religieuse carmélite – 1880-1906 – Souvenirs. De 1909 à 1956, ce livre sera tiré à plus de 100 000 exemplaires. En 1939, Père Philipon publie La Doctrine Spirituelle d’Elisabeth de la Trinité ( Desclée de Brouwer), un livre qui a connu aussi un extraordinaire succès. En 1995, tous les écrits d’Elisabeth sont parus dans : Elisabeth de la Trinité, Oeuvres Complètes (CERF). Une édition critique, publiée par Conrad de MEESTER, à l’occasion du centenaire de sa naissance. Cette édition réunit en un seul volume les tomes précédents (1979 et 1980).
Son message est centré sur l’amour de Jésus, le Jésus de la passion sur le chemin du calvaire. Elisabeth s’est faite disciple de Saint Paul. Elle est stupéfaite devant cette phrase célèbre de l’apôtre « Je vis , mais ce n’est plus moi, c’est Christ qui vit en moi » (Ga 2,20). Elle fera de Jésus crucifié « son idéal de vie ». Ce Jésus, Elisabeth le cherche au-dedans d’elle-même. Prenant appui sur l’Évangile selon St Jean (14, 23), elle déclare « Il est en moi, je suis en lui. Je n’ai qu’à l’aimer, à travers toutes choses » (L177).
Le 25 novembre 1984, Elisabeth de Dijon sera béatifiée par le pape Jean Paul II.

LA SPIRITUALITE D’ELISABETH
L’Unification de l’Etre par le silence intérieur.
Les Ecrits Spirituels Elisabeth n’a pas écrit des traités spirituels à la manière de St Jean de la Croix. On ne peut pas comparer avec Thérèse de Lisieux qui, en écrivant l’histoire d’une âme avait une ligne de conduite à suivre, avec des parenthèses pleines de spiritualité. Elisabeth a écrit des textes variés, les uns sont personnels, les autres sont adressés à sa famille, d’autres à ses amis. Il y a également des devoirs scolaires qui reflètent sa pensée. La plupart de ses écrits n’ont pas de titre, ce qui prouve qu’elle n’avait aucune prétention à faire des traités de spiritualité. Elle a écrit dans le but de partager avec ses correspondants son expérience personnelle de la vie d’intimité avec Dieu. Aujourd’hui ces expériences nous servent de référence dans la recherche intérieure de Dieu caché en nous.
Nous citons certains de ses écrits qui nous sont parvenus. Les titres que nous découvrons ont été attribués, soit par la Mère Germaine, soit par le père Philipon, ou encore par les éditeurs à partir du contenu ou de la circonstance dans laquelle l’œuvre à été écrite.

1.- Le Journal.
2.- Traités spirituels
Le Ciel dans la foi
La Grandeur de notre vocation (sous forme de lettre)
Dernière retraite
Laisse-toi aimer. (Une lettre!) 3.- 17 Notes Intimes, sur feuilles volantes, sauf N I 13 et 14, 7 et 12. 4.- 124 Poésies (en tenant compte de 1 bis) 5.- 346 Lettres (en tenant compte de L bis) Nous ajoutons à cela, 34 devoirs de style, rédigés dans ses cahiers d’école ; 1 cahier contenant le récit de ses Excursions dans le Jura en 1895, mais c’est aussi un devoir de style. Il y a également des listes de références bibliques.

Aperçu général sur quelques traités spirituels.
  • Le Ciel dans la foi (CF)
Cette œuvre reflète la pensée mystique d’Elisabeth. Elle est écrite 3 mois avant sa mort (août 1906). Elisabeth voulait laisser un Souvenir écrit à sa sœur Guite. Elle est consciente que les devoirs familiaux de la maison, n’empêchent pas sa sœur Guite de garder contact avec Dieu.
Elisabeth a rédigé ce document sans titre, la mère Germaine l’a intitulé « Comment on peut trouver le ciel sur la terre ». Le père Philipon trouvait que ce titre était long, il l’a raccourci en écrivant « Le Ciel sur la terre » Comme ce ciel est dans la foi, d’où le titre actuel : « Le Ciel dans la foi ». L’inspiration vient des lettres d’Elisabeth d’où nous trouvons cette expression ‘ciel dans la foi’ : L 143,165, 169, 274.

  • La grandeur de notre vocation (GV)
C’est une œuvre à caractère ascétique. Elle date de septembre 1906, deux mois avant sa mort, destinée à une fille de Dijon : Françoise de Sourdon, une ancienne amie de Sabeth, âgée de dix-neuf ans. A elle seule Elisabeth a écrit 26 lettres.
Elisabeth lui écrit pour la rappeler à l’ordre. A 26 ans, Elisabeth se considère comme la mère de Françoise qui n’a que 19 ans. Elle lui écrit avec tendresse, elle la tutoie, déforme son prénom de Françoise en ‘Framboise’.
Tenant compte de l’immaturité spirituelle et de la pauvreté intérieure de Françoise, Elisabeth ne dit pas à cette dernière des choses profondes, touchant à des désirs intimes d’union mystique. Elle la prépare à se conquérir elle-même par la voie ascétique. Elle l’invite à la pratique des vertus, en l’occurrence l’humilité et la magnanimité.
L’humilité nous conduit à l’oubli de nous-mêmes, à la mort du vieil homme, pour nous rendre libres, heureux et semblables au Christ.
Le titre de cette œuvre est donné par l’éditeur à cause des horizons auxquels ces pages ouvrent. Dans plusieurs de ses écrits Elisabeth parle de « la grandeur de cette vocation » (DR 20). A cause de cette vocation à la vie chrétienne, nous sommes riches des dons de Dieu, destinés à l’adoption divine, héritiers de son héritage de gloire (L 238).

  • Dernière Retraite (DR)
C’est un recueil de notes de sa dernière retraite, qui a duré 16 jours.
Le titre de ce recueil vient d’Elisabeth elle-même. Sur le pauvre papier d’emballage qui enveloppait son petit carnet elle avait écrit « La dernière retraite de Laudem Gloriae » Non seulement elle avait écrit ce titre sur l’emballage, mais elle en avait signifié ce même titre oralement à la Mère Germaine, le jour où elle lui remit le carnet, le 24 septembre 1906.

  • Laisse-toi aimer (LA)
Ce document date d’octobre 1906 après la dernière retraite. Il a été retrouvé en 1934 sur la table de la Prieure défunte, la mère Germaine. Sur la petite enveloppe qui contenait ce document il était écrit : ‘Laisse-toi aimer’, d’où le titre actuel.
Dans ce document elle réitère sa mission posthume : celle d’aider les autres à vivre « en société avec l’amour » (L14 et 6). C’est surtout un document où elle exprime sa reconnaissance vis à vis de la Prieure qui a été pour elle un instrument de Dieu.
Ces pages sont placées également dans un contexte prophétique (mission posthume), mais également dans le contexte d’une spiritualité quasi sacramentelle qui s’est beaucoup développée durant sa dernière maladie.

Synthèse doctrinale
  • Un avant propos
Nous signalons que la spiritualité de Sabeth n’est pas du type linéaire comme l’ascension de la petite Thérèse, ni progressive comme dans le château de Ste Thérèse d’Avila, ou graduelle comme la montagne de St Jean de la Croix. La spiritualité de Sabeth est une mosaïque, un ensemble de différentes cordes d’une lyre qu’il faut d’abord mettre à l’unisson pour arriver à une mélodie harmonieuse. C’est pourquoi nous conseillons de lire Sabeth avec un regard croisé. Pour y arriver il faut établir une dialectique entre sa vie et ses écrits. Ensuite il faut respecter la symbiose de ses œuvres afin d’y découvrir les deux dimensions de l’amour qui persistent en elle. L’amour de sa famille et l’amour de Dieu. Le chanoine Angles compare ces amours à deux poutres, une verticale et une horizontale de sorte qu’elles forment une croix dans son coeur. Mais au tréfonds d’Elisabeth il y a un mystère qui se cache. Le jour où elle est entrée au couvent, une sœur qui regardait ses photos quand elle était encore dans sa famille s’exclamât en ce terme : une novice de quelques mois mais déjà moniale à 7 ans. Elle disait cela à cause du recueillement qu’elle découvrit dans cette jeune fille laïque dans le monde. Il y a lieu de croire que la dimension contemplative d’Elisabeth est antérieure à son entrée dans la vie monastique. Il suffit d’analyser son poème 69, pour s’en rendre compte.
Rappelons que Elisabeth a écrit ce poème à 19 ans, deux ans avant son entrée au Carmel. Cependant, elle attribue à Jésus le titre nuptial propre aux mystiques. Elle n’hésite pas à l’appeler : Céleste Epoux, Jésus mon Bien Aimé, mon Epoux, mon Bien suprême, Jésus mon Amour crucifié. Elle avoue qu’elle est prête à renoncer à tout pour lui appartenir, même à des être chers, sa maman et sa sœur Guite.
Céleste Epoux, divin Sauveur,
Ah, je renonce à tout bonheur,
A toute union sur la terre
Pour t’appartenir toute entière (P 69).

  • L’attitude spirituelle fondamentale.
La doctrine de Sabeth est vite définie comme une doctrine trinitaire, ce dont nous ne pouvons pas douter. Cependant il faut souligner que son attitude fondamentale est christologique. Elisabeth voulait dédier sa vie à Jésus Crucifié, souffrir avec lui. Dès le départ son regard est fixé sur Jésus en croix. Cette attitude se dessine clairement dans son itinéraire spirituel. A l’âge de 19 ans, Elisabeth dédie un poème à Jésus Crucifié. Elle y déclare son renoncement total au monde et y exprime son désir d’union avec lui.
A 21 ans, quand elle entre au carmel, elle choisit le nom de « Elisabeth du Christ », voulant signifier par là que la transformation en Jésus crucifié était tout son « idéal de sainteté ». C’est la mère prieure qui lui avait proposé le nom de Elisabeth de la Trinité en souvenir d’une carmélite de Beaune. Le renoncement à ce nom de Jésus Christ, n’était pas facile, ça lui a coûté beaucoup avant de l’assimiler.
Quelques jours après son entrée, on lui pose cette question : « Quel livre préférez vous ? « L’âme du Christ, répond-elle, elle me livre tous les secrets du Père qui est aux cieux ». À 24 ans, elle fait sa prière célèbre dédiée aux trois personnes de la Trinité. Comme nous pouvons le remarquer, la partie réservée à Jésus est la plus développée, la mieux élaborée. Elle est explicitée par des images plus éloquentes. Bien que cette partie soit plus longue que les deux autres, Elisabeth ne parvient pas à épuiser sa soif sur le mystère de Jésus. C’est ainsi qu’elle parsème le nom de son maître dans la suite de la prière. Au fond, la prière dédiée à la Trinité, laisse l’image d’une prière dédiée à Jésus. Les expressions utilisées dans cette partie de la prière, sont tellement parlantes que la pauvreté de nos commentaires risque de les trahir. Nous nous sentons obligés de vous les faire lire, pour en découvrir personnellement la profondeur :
Ô mon Christ aimé, crucifié par amour, je voudrais être une épouse pour votre cœur ; je voudrais vous couvrir de gloire, je voudrais vous aimer … jusqu’à en mourir !
Mais je sens mon impuissance, et je vous demande de me revêtir de vous-même, d’identifier mon âme à tous les mouvements de votre âme, de me submerger, de m’envahir, de vous substituer à moi, afin que ma vie ne soit qu’un rayonnement de votre vie. Venez en moi comme Adorateur, comme Réparateur et comme Sauveur.
Ô Verbe éternel. Parole de mon Dieu, je veux passer ma vie à vous écouter, je veux me faire tout enseignable afin d’apprendre tout de vous. Puis, à travers toutes les nuits, tous les vides, toutes les impuissances, je veux vous fixer toujours et demeurer sous votre grande lumière; ô mon Astre aimé, fascinez-moi pour que je ne puisse plus sortir de votre rayonnement…
Nous apprécions le commentaire de toute cette prière tel qu’il est fait par P. Philippe Ferlay dans « O Mon Dieu Trinité que j’adore, La prière d’Elisabeth de la Trinité, (Cerf, Paris, 1985). Nous invitons nos lecteurs à en prendre connaissance. Nous constatons que dans la partie qui concerne Jésus, se concentre le nœud de la doctrine de Sabeth : La contemplation du « Christ dans toute la richesse de son mystère : comme Crucifié et comme Verbe de Dieu, comme Adorateur, comme Rédempteur et comme Sauveur.
Il est remarquable qu’elle commence par le Crucifié, comme si elle voulait se préserver une fois encore d’une contemplation trop facile. Disciple de St Paul, elle n’oublie pas un instant la place centrale de la croix. » (Ph. Ferlay, p.47)
Elisabeth voulait être l’épouse du Christ crucifié. La croix du Christ est le lieu du mariage spirituel, c'est-à-dire de l’union d’Elisabeth avec Jésus. Le Chanoine Angles l’avait déjà dit: dans le cœur d’Elisabeth les deux amours forment une croix. En effet, Elisabeth a su aimer le monde en Jésus, dès le départ elle a eu cette grâce de l’unification. Toute unifiée elle avance vers Jésus, sans écartèlement. Dans cette prière elle déclare ouvertement son offrande à Jésus dans un amour sans limite, l’aimer jusqu’en mourir. Que Jésus la substitue à lui-même, de telle sorte que sa vie soit un rayonnement de la vie de Jésus. Cette prière faite deux ans avant sa mort, est une récapitulation de son attitude fondamentale dans son exode spirituel : une attitude christologique. C’est la même attitude qu’elle nous fait découvrir dans sa lettre 214, à l’Abbé Chevignard. Cette lettre écrite huit jours après sa prière célèbre est un reflet de ses expériences mystiques. Selon l’expression de Michel-Marie : « 1904 est une ‘année-lumière’ où l’épouse de Jésus est comblée» En effet dans cette lettre Elisabeth commence par la citation de St. Paul aux Galates « Je vis, mais ce n’est plus moi, c’est le Christ qui vit en moi car ma vie présente dans la chair, je la vis dans la foi au fils qui m’a aimé et s’est livré pour moi» (Ga 2,20). C’est dans ce passage de St. Paul que nous trouvons le cœur du message de Sabeth (Jean Remy, Prier 15 jours avec Elisabeth de la Trinité, (p. 85). Ensuite elle s’applique ce passage en disant « soyons-lui en quelque sorte une humanité de surcroît en laquelle il puisse renouveler tout son mystère » (L214). Elisabeth demande que tout le mystère du christ se renouvelle en elle. Il s’agit là d’une transformation en Jésus Christ (DR37). « Je ne veux plus vivre de ma propre vie, mais être transformée en Jésus Christ » (CF2). Cette transformation Elisabeth réalise en embrassant avec joie la croix du Christ sur la route du Calvaire qui la conduira à la béatitude. Elle fait sien ce passage de la lettre aux Colossiens : « J’accomplis en ma chair ce qui manque à la passion de Jésus-Christ pour son Eglise ». Et elle ajoute, « Cette pensée me poursuit et … j’ai une joie intime et profonde de penser que Dieu m’a choisie pour m’associer à la passion de son Christ. Et ce chemin du Calvaire que je gravis chaque jour me paraît plutôt la route de la béatitude …ma joie est immense et je me livre à lui comme une proie» (GV7). La conformité à Jésus Christ voila ce que poursuit Elisabeth dans sa vie. Dans plusieurs de ses écrits elle exprime sa joie de marcher comme une épouse à côté du divin Crucifié. Elle demande d’être baignée dans le sang de l’Agneau pour qu’elle puisse croître dans l’amour (L234).
Reconnaissons-le, dans la spiritualité sabethienne, la Trinité est le terme, mais le Christ en demeure la voie.

  • De l’attitude christologique à la vocation trinitaire
Elisabeth a pris conscience de sa vocation trinitaire d’une manière lente et progressive. Au départ, il y avait quelque chose qui se passait en elle dont elle-même ne comprenait ni les origines ni le sens. Elle disait toujours: je parlerai avec mon directeur de ce que je sens en moi. En plus, Elisabeth avait une grâce spéciale de recueillement et d’écoute intérieure, en d’autres termes la grâce de l’unification de son être.
Plusieurs facteurs entreront en jeux pour lui dévoiler le mystère qui déjà existait en elle. Le facteur déterminant est sa rencontre avec le Père Vallée, un grand orateur et prédicateur de retraites. En 1902, le P. Vallée vient au carmel de Dijon. Dans la retraite qu’il prêche, il parle de l’inhabitation divine dans l’âme. Partant des arguments théologiques et bibliques, le père Vallée explique que Dieu est présent en nous toujours, parce qu’il est Le Créateur et Il nous crée à chaque instant. Il se réfère à St Paul pour montrer que l’homme est le temple de Dieu et que l’esprit de Dieu habite en lui (1 Corinthiens, 3, 16). En dehors de la retraite P. Vallée a eu plusieurs entretiens avec Elisabeth. Elle est orientée, dans ces entretiens, vers le mystère trinitaire. Elle comprend enfin, ce qui se passe en elle depuis longtemps. Désormais Elisabeth a la conscience de la présence divine en elle: non seulement du Fils mais aussi du Père et de l’Esprit Saint. Elle passera le reste de sa vie à monnayer cette intuition et à approfondir cette vie d’intimité divine.
A ce facteur déterminant, s’ajoutent encore d’autres facteurs plus enrichissants : l’ambiance du monastère et la lecture des saints de l’Ordre. Le climat de silence dans le carmel contribuera beaucoup à l’épanouissement de la grâce du recueillement et de l’approfondissement du mystère de la Trinité. Dans ‘Le chemin de Perfection’, particulièrement à l’occasion du commentaire du Pater, Thérèse d’Avila explique que « Notre Père n’est pas seulement dans les cieux, mais aussi ‘au plus intime de notre âme’ ». Dans le Château intérieur, elle montre que la présence de la Trinité marque le sommet de la vie mystique : les âmes parvenues à l’union transformante vivent habituellement en compagnie des Personnes divines et trouvent dans cette société trinitaire les joies les plus béatifiantes de la terre. Avec St Jean de la Croix, Sabeth découvre que le but de la vie mystique est l’union transformante, c'est-à-dire la vie d’intimité pleine et totale avec les Trois personnes divines (Cfr J. Lafrance, idem, pp. 24-25).
Sous l’influence du P. Vallée, avec l’aide de la spiritualité carmélitaine, Elisabeth pénètre le mystère de la Sainte Trinité qui devient en elle une vocation et une mission. Maintenant nous pouvons entrer dans son école pour qu’elle nous apprenne comment communier à ce mystère.
Le but poursuivi par Elisabeth est le même que nous trouvons dans la spiritualité des saints. Il s’agit de la rencontre avec Dieu ou l’union divine. L’originalité de Sabeth se trouve dans la voie par laquelle elle conduit les âmes à cette union. Pour Elisabeth, les trois personnes divines habitent en nous depuis notre baptême. Comme la Trinité demeure en nous, l’âme doit entreprendre un voyage vers son royaume intérieur pour rejoindre les Trois qui demeurent dans le Centre le plus profond de son être. La condition principale pour atteindre ce but est le silence intérieur. L’homme arrive à ce silence quand il établit ‘ L’Unité de l’être’, c'est-à-dire l’orientation de toutes ses énergies vers Dieu seul. Elisabeth dit qu’il doit « ramasser toutes ses puissances pour les occuper au seul exercice de l’amour» (DR 3)
En effet, nous lisons dans les écrits d’Elisabeth ces deux termes : l’âme et le moi (DR 3).
Il s’agit de deux expressions d’une même réalité humaine. Et nous comprenons que l’âme exprime la dimension spirituelle de l’homme, quand il est tourné vers son « royaume intérieur », lieu où habite Dieu. Le moi c’est l’homme dans sa dimension corporelle, charnelle, tourné vers la sensibilité. Il est en contact avec le monde extérieur. Entre les deux dimensions d’une même réalité de l’homme, il y a les mouvements qui empêchent l’âme d’avancer et les bruits qui interrompent son dialogue avec Dieu. Ces mouvements proviennent de quatre passions de l’âme (les désirs, la crainte, la joie ou les douleurs). Les bruits sortent de la sensibilité (l’ensemble des sens, des émotions, des tendances, des affections, des désirs).
Pour entrer en communion avec la Trinité, il faut simplifier l’homme en établissant son unité. Il faut une double opération, d’une manière alternative : faire taire les bruits des sens et ordonner les mouvements des passions vers Dieu, faute de quoi la communion avec la Trinité ne sera pas parfaite.
Pour nous faire comprendre sa doctrine, Elisabeth utilise la métaphore de l’instrument musical. Elle compare l’Etre de l’homme à une lyre qui chante la louange de Dieu. Pour que la mélodie de cette
lyre soit harmonieuse, il faut que les différentes cordes vibrent à l’unisson (DR 3). Dans le cas contraire la lyre fait des dissonances, et sa mélodie ne sera pas harmonieuse pour les louanges du Seigneur. Il serait intéressant d’écouter les explications de Sabeth elle même:
« Une âme qui discute avec son moi, qui s’occupe de ses sensibilités, qui poursuit une pensée inutile, un désir quelconque, cette âme disperse ses forces (ses puissances), elle n’est pas tout ordonnée à Dieu : sa lyre ne vibre pas à l’unisson et le Maître, quand il la touche (contact d’union), il ne peut en faire sortir des harmonies divines, il y a encore trop d’humain, c’est une dissonance. L’âme qui se garde encore quelque chose en son « royaume intérieur » (cfr Jean de la Croix, VF626), dont toutes les puissances ne sont pas « encloses » en Dieu, ne peut être une parfaite louange de gloire ; elle n’est pas en état de chanter sans interruption ce « canticum magnum » (grand cantique) dont parle St Paul, parce que l’unité ne règne pas en elle ; et au lieu de poursuivre sa louange à travers toutes choses dans la simplicité, il faut qu’elle réunisse sans cesse les cordes de son instrument qui sont un peu perdues de tous côtés » (DR 3).
‘Un être uni’ est un être dont l’âme est capable de chanter une parfaite louange du Seigneur dans une mélodie harmonieuse, à travers toutes choses, dans la simplicité (sans forcer). L’âme ainsi simplifiée et unifiée devient le trône de l ‘Immuable, puisque « l’Unification de l’être est le trône de la Sainte Trinité » (DR 5).

CONCLUSION

MESSAGE D’ELISABETH DE LA TRINITE POUR L’HOMME D’AUHJOURD’HUI.
Pour terminer cette réflexion nous voulons présenter à nos lecteurs quelques grandes lignes du message d’Elisabeth pour notre temps.
* L’approfondissement de la foi chrétienne
Nous vivons actuellement dans un certain syncrétisme religieux, c’est à dire un mélange dans la pratique des religions. Par conséquent, les fidèles de l’Église catholique romaine, courent le risquent de perdre leur identité fondée sur la foi en la Trinité. Elisabeth, à partir de son expérience personnelle dans ce mystère, redynamise notre foi et nous donne le moyen de l’approfondir.
« La Trinité, voilà notre demeure, notre ‘chez nous’, la maison paternelle d’où nous ne devons jamais sortir. » (CF 2); « En la Trinité, le Père est la substance, Tout émane de lui. C’est en se contemplant dans sa divine essence Qu’il engendre son Verbe et fait naître l’Amour » (P 101) ; « Je te laisse ma dévotion pour les Trois … que le Père te comble avec grande largesse, que le Verbe s’imprime au centre de ton cœur et que l’Esprit d’amour te consume sans cesse » (L269, p 104).
  • La Paix et le bonheur en Dieu seul
Dans ce monde il y a beaucoup de souffrances : la maladie, la faim, la guerre et ses conséquences, les échecs. Par conséquent les jeunes, sont tentés de fuir vers les grands marchés du bonheur, vers le spiritualisme, Elisabeth leur ouvre une autre voie de paix en leur disant : « Si l’on me demandait le secret du bonheur je dirais que c’est de ne plus tenir compte de soi, de se nier tout le temps » (GV4) ; « Oh ! vois-tu, j’ai une compassion profonde pour les âmes qui ne vivent pas plus haut que la terre et ses banalités … Il me semble que les heureux de ce monde sont ceux qui ont assez de mépris et d’oubli de soi pour choisir la croix… ! Quand on sait mettre sa joie dans la souffrance, quelle paix délicieuse ! »(GV6). «Il peut y avoir des déchirements pour le cœur, mais dans l’âme règne une ineffable paix, un bonheur qui ne ressemble pas à ceux d’ici-bas » (L171).

  • Le recueillement et le silence intérieur
Nous traversons le monde industriel où le bruit prend de plus en plus place dans notre civilisation. Dans un monde où l’intériorité perd sa valeur, les hommes s’éloignent de Dieu, car c’est dans la solitude et le silence que Dieu parle au plus profond de notre cœur. Sur ce point Elisabeth se fait la maîtresse, pour nous apprendre la voie de l’intériorité, pour y rencontrer Dieu « Je n’ai qu’à me recueillir pour le trouver au-dedans de moi et c’est cela qui fait tout mon bonheur » (L169). « Il est en moi, je suis en lui, je n’ai qu’à l’aimer, et me laisser aimer et cela tout le temps… le cœur à cœur, les yeux dans les yeux… » (L 47). « Faisons-nous silencieuses pour écouter celui qui a tant à nous dire » L164, « Affamé du silence afin d’écouter toujours » (L133).

  • L’Unité de l’être et la simplicité de la vie
L’homme moderne est menacé par trois ennemis sous le sigle de trois E : Encombrement, Éparpillement, Énervement. Il devient lourd dans sa marche pour atteindre l’Absolu. Elisabeth nous apprend la voie de la simplicité, du dépouillement Elisabeth nous ouvre une autre voie de paix en nous disant : « Faire l’unité en tout son être par le silence intérieur, ramasser toutes ses puissances pour les occuper au seul exercice de l’amour » (DR3).
Une solitude de l’esprit, un dégagement de tout ce qui n’est pas Dieu (CF7).

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